Ettore Sottsass – Sur la nature et les métropoles – 1991

Maintenant la nature — la vraie —, je la vois rarement. Pour voir la nature, il me faut désormais aller dans une agence de voyages, où des gens très compétents organisent à mon intention la meilleure manière de la voir. Je pense soudain que plus il y a de villes, plus il y a de maisons qui poussent partout sur la planète, plus nous sommes entourés de murs, et plus se multiplient les agences de voyages qui se proposent de nous montrer la nature — toute la nature —, comme cette fois où nous sommes allés dans le désert, en Afrique. Nous étions sept, huit amis, tous très liés, et nous avions chacun un chameau organisé ; il y avait aussi dix autres chameaux organisés qui portaient l’eau et la nourriture en conserve, et il y avait les guides qui n’ignoraient rien de la nature, allumaient le feu, faisaient la cuisine ; le soir, tous assis sur le sable, nous chantions des chansons « naturelles ». Il y avait aussi une jeune chamelle, toute mignonne, vierge, qu’il était interdit de toucher parce que si elle était avec nous c’était pour faire son éducation, son éducation de chamelle organisée. Elle se tenait toujours à l’écart, loin, très loin.Il y avait aussi un guide qui nous apprenait à regarder la nature du ciel. Ainsi, nous étions tous contents de voir la nature, et ce voyage dans la nature (à l’intérieur d’un scaphandre de protections) est resté une énigme pour moi. D’une manière générale, la nature, je ne la vois jamais qu’à travers un hublot ; par exemple, quand je vais regarder des poissons dans des aquariums ou quand je dois mettre, comme en Polynésie, un masque et un tuba pour descendre sous l’eau et découvrir tout ce qui vit là-dessous, dans des couleurs phosphorescentes ; ou bien dans le zoo d’Amsterdam, planté devant ces vitrines qui vous présentent des animaux et des oiseaux de nuit, dans une pénombre gris souris à cause de la poussière. Ces bestioles ont toutes des yeux immenses, et elles vous regardent fixement, comme hypnotisées par l’obscurité de la nuit. Elles mettent très longtemps à voir quelque chose, mais, quand enfin elles y arrivent, elles s’élancent brusquement, très haut, d’une branche noire à l’autre… En ce moment même, alors que j’écris, c’est à travers un hublot d’avion que je vois la nature ; je vois des nuages, des strates de nuages horizontaux sur la planète. Il y a quelque chose qui m’échappe, je vais de Francfort à Toronto, et pourtant dehors il y a des formations nuageuses horizontales comme on en voit sur Mars ou Jupiter : ce doit être ça, la vraie nature. Une fois, j’étais encore plus ou moins un gamin, j’ai plongé dans la mer au milieu des récifs ; il y avait des vagues énormes, il y avait un bruit assourdissant qui m’emplissait la poitrine et je n’arrivais plus à sortir de la mer, des amis suisses — des copains d’école qui coiffaient leurs cheveux blonds de couronnes de lierre parce que pour eux on était dans le Sud — m’ont sauvé : ils étaient très forts, ils m’ont empoigné et hissé sur les rochers. Alors je suis devenu tout rouge de sang… La fois d’après, quand j’ai vu la nature, c’était à travers le hublot du bateau de Max, qui allait de port en port dans les Cyclades. La mer était si calme qu’on ne savait jamais si le bateau avançait. D’autant qu’à travers les hublots on voyait toujours les mêmes blocs de pierre blanche au milieu des sombres oliviers : des colonnes effondrées. Quant aux étoiles, elles sont loin, si loin qu’il est très difficile d’avoir des expériences avec elles et avec les planètes. Une fois, la nature, je l’ai approchée de très près : on m’a appris à ce moment-là que j’étais très malade et que j’allais mourir. « Mieux vaut faire votre testament », m’a-t-on dit. La nature était entrée en moi tout doucement, sans même s’annoncer, de la même manière que sur le fleuve Sepik, un matin, j’ai vu sortir de la brume et venir vers moi sur l’eau dans le plus grand silence, je ne sais combien de milliards de milliards de libellules tout juste nées avec des ailes blanches comme du lait. Une nuée, compacte d’un mètre de haut.Et puis un jour la nature est tombée sur la tête de Barbara, sous forme de foudre aveuglante. Barbara était alors dans la cuisine et heureusement qu’elle avait ses tennis aux pieds parce que sinon, aujourd’hui, elle ne serait plus qu’une cuillère de cendres. Je n’ai pas une très bonne opinion de la nature. La nature a toujours été pour moi un ennemi, un ennemi féroce, même si je sais qu’en réalité, des hommes, elle n’en a rien à faire. La nature pense que les hommes aussi sont en son pouvoir, au même titre que les tremblements de terre, les tempêtes, les moustiques, les inondations, les saisons, ou que son pouvoir d’assécher ou d’arroser les déserts, son pouvoir de faire grandir des papillons ou des baleines, son pouvoir de fracasser des rochers ou de les faire remonter du fond de la mer, et toutes ces choses qui se passent sur les planètes ou sur les étoiles. La nature pense que tout est en son pouvoir, A.D.N. compris, atomes compris, fissions, gaz et explosions compris — — et sa manière de penser diffère tant de la nôtre qu’on ne comprend jamais rien, ou alors bien peu peut-être, rien à ses logiques qui, au bout du compte, nous font une peur bleue. La nature, à mon sens, est horrible, cynique, mauvaise, meurtrière, perverse, imprévisible, incontrôlable… et en ce qui me concerne, je la déteste. Les pêcheurs aussi la détestent, et les montagnards, et les chameliers, et les aborigènes australiens, et les Esquimaux, et ceux qui doivent dormir sous les ponts, en revanche les joueurs de golf l’aiment beaucoup, de même que les adeptes des safaris, les marins du dimanche, les skieurs sur remonte-pentes… Mais moi pas, je la déteste. Et c’est à cause de cette haine que suscite la nature que les gens se cachaient autrefois dans des cavernes, et plus les grottes étaient profondes, mieux c’était, de toute façon ils en sortaient le moins possible. Par la suite, après les grottes, les défenses n’ont cessé de se perfectionner et aujourd’hui on met au point des défenses toujours plus sophistiquées qui nous protègent de cette horrible manifestation cosmique qu’est la nature. C’est pour cette raison que les métropoles sont nées. Dans les métropoles, l’eau se tient tranquille dans des tuyaux, tout comme le feu, enfermé dans les tuyaux du gaz ou les câbles de l’électricité ; et puis quand il pleut, il y a des parapluies et des abris-bus pour attendre le bus ou bien des limousines. Et il y a des milliards de fenêtres pour maîtriser la lumière du jour, et aussi des vitres pour s’abriter du vent, des ascenseurs pour atténuer la fatigue, et bien d’autres gadgets du même ordre destinés à berner la nature. Des millions d’astuces, petites et grandes, afin que l’horrible nature ne nous saute pas à la gorge et ne nous élimine pas trop vite. Mais surtout, il y a les Métropoles, qui sont autant de forêts artificielles d’immeubles, de maisons, de bâtiments, grands, petits, très hauts, plus hauts encore, et ces immenses forêts sont en train de couvrir toute la planète, poussent dans tous les coins comme d’immenses champignonnières artificielles (à propos, c’est vrai qu’il est impossible de maîtriser la croissance des cèpes et des truffes ?). Un type comme moi, aujourd’hui, ne fait plus que marcher, vivre, voyager, se reposer, manger, travailler à l’intérieur de cette forêt qui couvre la totalité de la planète comme une moisissure, une pénicilline qui nous protège des microbes naturels. Et puis il existe des forêts artificielles de toutes sortes : des forêts japonaises, américaines du Nord et américaines du Sud, asiatiques, indiennes, chinoises, turques, africaines, dans tous les coins de la planète on cultive ce genre de forêts afin d’évacuer l’horrible nature, afin de la mettre dans des tuyaux dotés de robinets. Les parcs, par exemple, les si beaux parcs anglais, et tous ceux qu’on crée un peu partout dans les Métropoles, genre Central Park à New York, eh bien c’est pour mettre la nature dans des tuyaux avec robinets, parce qu’ainsi il suffit d’ouvrir le robinet en question durant le week-end, pour jouir de la nature, patins à roulettes aux pieds, ou journaux étalés sur les pelouses, ou simplement en courant vêtu d’un petit maillot et d’un short. (Parfois, dans ces « tuyaux de nature », il y en a qui se retrouvent poignardés, vu que, n’est-ce pas, la nature artificielle n’est pas toujours sans danger). Il y a aussi des « robinets de nature » d’où coulent des tulipes, vous savez de celles qu’on met chez soi ; et il y a aussi des robinets pour toutes sortes de plantes, les malheureuses, si artificielles qu’elles tiennent le coup même à côté des radiateurs ou derrière les rideaux des fenêtres, et dans les halls d’hôtel, dans les couloirs, dans les congrès (politiques quand bien même), et puis dans les bureaux paysagers : une fois, j’ai fait remarquer, mais en vain, que la nature serait plus présente dans les bureaux si, chaque demi-heure, ou même chaque heure, une jeune femme mignonne s’y promenait toute nue. Quoi qu’il en soit, j’ai la certitude qu’un jour nous arrivera, en dépit des nostalgiques, des religieux, des verts et des fanatiques de l’environnement, que nous arriverons donc un jour ou l’autre, à vaincre définitivement l’odieuse nature. J’ai la certitude que la planète deviendra une seule Métropole, d’où seront bannis tous les dangers. Des toits, les tempêtes seront canalisées dans de grands boyaux et elles finiront dans des fleuves bordés de hautes digues en béton ; les tremblements de terre ne causeront plus aucun dommage, car les villes seront en fer ; et les oranges, les pommes, les fraises, les tomates seront toutes parfaites, merveilleusement colorées et luisantes ; il n’y aura plus d’arbres cassés, jaunis, tordus, ni même de prés avec des taches ; les orchidées pousseront sur les escaliers ; les femmes et les hommes seront tous beaux, minces, élancés, ils se sentiront bien dans leur peau, ils auront une vue impeccable, ils sauront chanter, et tous feront l’amour à la perfection ; les coeurs aussi seront éventuellement remplacés à temps et ainsi de suite. Un dingue, bien à l’abri sous son heaume et sa cuirasse, défiera peut-être la nature, dans le Paris-Dakar. Les dingues de ce genre seront considérés comme des héros et, séance tenante, ils deviendront des mythes vivants… En ce qui me concerne, toutefois, je n’ai pas la moindre intention de sortir de notre immense et familière forêt artificielle. Les femmes y sont très belles — quasiment toutes mannequins chez Giorgio Armani ou Romeo Gigli, elles viennent en avion d’Allemagne ou de Californie ; Vincenzo me vend des petits pois frais en janvier, des courgettes en février, et des asperges succulentes, petites et tendres de la tête au pied, en novembre ; il y a des livres et des galeries d’art où je peux tout copier quand j’en ai envie, et me prendre pour un intellectuel ; chez moi, il fait chaud ou il fait frais, et maintenant on dispose aussi du fax ultrarapide ; les rues sont pleines de gens alertes, contents, qui sont cul contre cul. Parfois quelqu’un glisse sa main dans le décolleté d’une femme. Parfois un autre essaie de vous voler. Les bars vendent des cafés et des brioches. De loin en loin, dans la rue, il y a un téléphone. L’un cherche à faire des affaires, l’autre cherche à combiner une partie de jambes. en l’air. Que se passe-t-il dans la nature ? Pour ma part, à son sujet, je me contente de petites métaphores, genre se baigner dans la Méditerranée en août, rouler dans les vagues du reef à Maupiti ou regarder passer les satellites de nuit. Je me contente d’une nature pour enfants, je me contente de jeux pour enfants. Il me suffit de sentir l’odeur du printemps qui arrive par un jour de mars, de une heure à deux heures de l’après-midi ; il me suffit de savoir que le cosmos existe ; il me suffit de savoir que la vraie nature existe peut-être quelque part. Il me suffit de savoir que, quelque part, il y a un vide infini. À propos de la mousse artificielle, à propos de l’immense Amazonie artificielle déjà formée sur la planète, l’immense forêt artificielle protectrice, il arrivera peut-être un jour — à moins que ce jour ne soit déjà là — où elle se sentira si sûre de sa puissance qu’elle commencera à générer d’horribles dangers inédits. Oui, il semble bien qu’elle nous compliquera la vie avec son cynisme artificiel, sa méchanceté artificielle, ses virus artificiels, ses nouvelles pestes artificielles, pour lesquels nous n’avons pas encore préparé de nouvelles gondoles noires. Oui, il semble bien que cette nouvelle nature artificielle dans laquelle nous cherchons protection soit en train de développer pour son propre compte des logiques idiotes, incompréhensibles, inutilisables, incontrôlables. Car il semble que la nature artificielle se développe en suivant les mêmes processus que le cosmos, et qu’elle aussi produise d’obscures tempêtes, des cataclysmes divers, des tremblements de terre et des hécatombes incroyablement artificiels et tout aussi incroyablement incompréhensibles. En général, ce côté complètement artificiel des nouvelles tempêtes, des nouveaux cataclysmes, des nouveaux tremblements de terre et des nouvelles hécatombes, nous l’appelons technologie et, aujourd’hui, l’inintelligibilité phénoménale de la technologie est peut-être en bonne voie. Comme si l’espèce humaine avait été gratifiée d’un destin tout à fait à part sur cette planète. Un destin particulier qui lui cause des problèmes de survie tout à fait particuliers. Les hommes se croient sans doute trop compliqués, ou alors trop malins. À moins, simple-ment, qu’ils ne soient plus faibles, plus fragiles que les autres animaux, d’où toutes ces Métropoles qui, en fin de compte, ne les protégeront peut-être même pas un peu. Chez les taupes, par exemple, on s’endort dans son trou une fois l’hiver venu, et on s’en tient là. Les taupes se défendent plutôt bien. Les abeilles et les fourmis aussi, une quantité d’espèces animales se défendent plutôt bien et quand elles ne le peuvent pas telles qu’elles sont, elles se transforment, se camouflent, s’inventent des couleurs insolites, font pousser leurs pattes, leurs dents ou leurs oreilles et, si nécessaire, au lieu de descendre dans les fleuves elles montent en l’air, et les oiseaux — qui ont la possibilité de voler — voyagent à tire-d’aile pendant des jours et des jours pour rallier un petit coin bien chaud. Les animaux de cette planète, de même que les plantes, sont très courageux ; la peur du cosmos, pour ce que j’en sais, ne les concerne pas beaucoup ; peut-être qu’elle ne concerne que les hommes. Les hommes prétendent qu’ils ont peur du cosmos et ils ont donc inventé toutes ces conneries de religions et de prêtres, histoire de masquer leur peur. Les animaux, en revanche, appartiennent peut-être tout naturellement au vide, à la solitude, à l’absurdité du cosmos. Quoi qu’il en soit, pour ma part, je dois dire que je me défends dans ces métropoles étranges et incompréhensibles, pleines de rues et de gratte-ciel. Je n’en use que très peu. Je ne me sers que de quelques rues, quelques quartiers, deux ou trois cafés, trois ou quatre restaurants, un médecin ou deux — un cardiologue —, un marchand de journaux, un marchand de légumes, un cinéma ou deux — rarement —, une station de taxis. Le reste, connais pas. Je ne m’aventure quasiment jamais dans la grande forêt artificielle. En fait, la grande forêt artificielle me fait terriblement peur. J’ai peur de la foule, peur de toutes ces générations qui se déversent dans les rues, peur des nuages de vapeur qui montent de l’asphalte et de ces autres qui se reflètent dans les gratte-ciel, peur des « Grand Hôtel » cinq étoiles avec immenses drapeaux pour ambassadeurs, peur des lumières qui s’allument au crépuscule, peur des ambulances, des chiens et de leurs maîtres, peur des arbres congelés et des petits pois ; des soles surgelées, peur de nager dans une piscine couverte, peur dé la télé le dimanche après-midi… Malgré tout, je suis dingue des métropoles, je crois qu’on ne peut vivre que dans des métropoles, les métropoles m’excitent, me donnent la mesure du risque de la vie, même si — je le sais — les métropoles ne me protègent pas, même si — je le sais également — les métropoles me tuent. Mais qu’est-ce qui ne me tue pas ? Maintenant, de l’alcool, j’en bois tant et plus.
1991 (In Terrazzo, n° 6, 1991)
Traduit de l’italien par Anne Guglielmetti. 

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