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Robert Mallet-Stevens – Éclairage et architecture moderne

La collaboration des architectes et des éclairagistes est l’une des conditions essentielles du progrès dans l’art de l’éclairage ; telle est l’opinion d’un architecte éminent qui a su mettre avec succès ses principes en pratique.

L’habitation, pour être confortable, doit être claire. Les bâtisseurs de toutes les époques se sont donné cet idéal comme but : il leur était très difficile d’y parvenir, il est vrai, car la science de la construction et celle de l’éclairage artificiel restreignaient leurs possibilités. La maison grecque, la maison romaine, la maison gothique étaient mal éclairées. Le jour : fenêtres étroites, la pierre n’autorisant pas de grandes portées, la vitre étant inconnue et le chauffage presque inexistant. La nuit : quelques chandelles ou lampes à huile fumeuses. À une époque beaucoup plus rapprochée de nous, au milieu du XIXe siècle, les éclairages diurnes et nocturnes étaient encore très défectueux : baies étroites, éclairage au gaz. Enfin apparurent le béton armé et l’électricité. Toute chose est perfectible, on fera mieux certainement, mais notre époque marque un progrès formidable, invraisemblable, sur le passé. Dans la maison, maintenant, les fenêtres sont larges, de toute la largeur du mur de face, le béton armé permettant des ouvertures jusqu’alors inexécutables. L’électricité, judicieusement employée, se plie à presque toutes les exigences de l’architecte. Les fils, dissimulés dans les murs et les planchers, amènent la lumière où l’on veut. L’architecte moderne peut « jouer » avec la lumière, et comme emplacement et comme intensité, il place et il dose. Par là même, il accentue ou diminue les reliefs de la matière, il met en valeur les couleurs, il affirme les lignes, il crée de la gaieté, du bien-être. Mais ce rôle de « magicien «  demande une étude sérieuse et approfondie, le hasard, comme dans les sciences exactes, n’apportant que rarement sa part. Deux cas sont à envisager pour l’architecte. D’abord il faut « éclairer ». Qu’il s’agisse d’usines, d’ateliers, de bureaux, il faut une lumière correspondant à chaque destination ; l’ouvrier doit travailler à l’aise, sans être ébloui, sans ombres portées néfastes, et ce résultat doit être obtenu avec un minimum de consommation. C’est la recherche de l’éclairage rationnel appliqué à chaque usager. Il est évident que l’ouvrier à son tour ou fixé devant sa machine ne sera pas éclairé comme celui qui doit mouvoir dans son atelier. Un dentiste, un dessinateur ou un horloger ont besoin d’éclairages différents pour l’exercice de leur profession. Les recherches d’éclairages pour les travailleurs, sans être tout à fart au point, sont arrivées à un degré de réalisation presque parfait Deuxième cas : la décoration. En ce qui concerne le rôle décoratif de la lumière, la question est beaucoup plus vaste, puisque les problèmes à résoudre sont tous et toujours différents : l’imagination du créateur, la fantaisie, la multiplicité des solutions ne permettent pas d’établir de loi fixe. Une salle d’opérations chirurgicales comporte un appareil spécial dont la lumière est répartie convenablement. Toutes les salles d’opérations sont équipées avec le même appareil ; au contraire un boudoir peut être éclairé de mille façons ; nombreuses sont les manières de distribuer la lumière : les dimensions et les proportions de la pièce, ses couleurs, ses masses, ses lignes, sa matière sont autant de points qui entrent en jeu. Ici l’architecte a le droit, non pas d’utiliser toute la lumière, mais une certaine marge lui est autorisée pour « abuser » de la lumière, certains effets décoratifs pouvant exiger un d’électricité, inutile pour l’éclairage général, mais indispensable pour le résultat, à obtenir. Par exemple, il peut être agréable de prévoir dans une pièce un plafond de brillance constante, alors que la forme rationnelle pour éclairer au mieux une portion déterminée de la pièce serait constituée par une courbe sensiblement différente ; l’éclairage strictement rationnel du « plan de travail » peut être parfois sacrifié, mais il faut réaliser cette brillance constante. C’est ici, à mon sens, qu’intervient la collaboration de l’éclairagiste. L’architecte, il faut t’avouer, ne peut tout savoir à fond. Plus la science de la construction progresse, moins l’architecte est profondément compétent. Les nouveaux matériaux, le téléphone, l’électricité, le chauffage, les ascenseurs, les mécanismes de fenêtres et de portes, sont autant de sciences possédant des spécialistes qui, chaque jour, étudient leur partie et réalisent des progrès. L’architecte honnête est « obligé » de les consulter, il doit compter sur leur collaboration complète. Le rôle de l’architecte, il y a un siècle, était plus simple. Le maçon, le menuisier, le serrurier, le charpentier et le peintre faisaient une maison. Le moindre bâtiment, aujourd’hui, fait appel à vingt corps d’état au minimum, dont certains tout à fait spécialisés. Mais revenons à notre sujet. L’architecte doit trouver dans l’éclairagiste un collaborateur, dans le meilleur sers du mot. Seul le but à obtenir doit être à envisager. L’architecte expose à l’éclairagiste les résultats à obtenir pour réaliser son plan d’ensemble de décoration ; il lui indique la brillance nécessaire à prévoir sur les surfaces, la répartition la meilleure des ombres, la nature des couleurs employées. C’est alors à l’éclairagiste de définir, au point de vue optique, le profil des surfaces à éclairer, la nature, la position, la puissance des sources lumineuses, leur nombre, les caractéristiques des appareils les habillant (diffuseurs, projecteurs, etc.). La tâche n’est pas si aisée, tout ceci devant être organisé le plus économiquement possible et souvent dans un temps très limité. 

J’ai toujours attaché la plus haute importance à la lumière, et c’est ce qui m’a valu quelques succès au cinéma en établissant des décors d’un éclairage possible et en construisant quelques maisons claires. Je dois reconnaître, non sans un peu d’amertume, que j’ai été violemment critiqué pour m’être permis de concevoir des constructions avec de vastes baies, la lumière et le soleil étant considérés comme indésirables par quelques-uns « Pourquoi changer un ordre de choses établies ? » ai-je entendu dire. « Les appartements un peu sombres ont du charme, les couleurs passées, la demi-obscurité créent de l’intimité ». Ce n’est pas mon avis ; sans lumière il n’est pas de vie possible. Les pouvoirs publics, en créant cet impôt invraisemblable, « les portes et fenêtres », partageaient une opinion contraire à la mienne. Cela ressemble à cette classification de la « salle de bains dans les objets de luxe.

Je pourrais citer certains exemples d’éclairage que j’ai eu à réaliser personnellement avec le concours d’André Salomon, qui est certainement un de nos meilleurs ingénieurs éclairagistes, et dans lesquels j’avais à étudier les problèmes suivants :

  • Cacher les sources lumineuses et les appareils d’éclairage sans diminuer leur rendement ;
  • Éclairer uniformément, ou tout au moins avec continuité, des surfaces telles que plafonds, plans inclinés, verres, etc.
  • Donner à la lumière artificielle la même direction que la lumière du jour, afin d’éviter la déformation de la coloration ; Éclairer directement, sans taches éblouissantes des verres prismatiques ; Distribuer la lumière uniformément sur certaines surfaces courbes, afin d’en détruire les ombres, partant la forme ; Éclairer seulement les murs d’une pièce sans le plafond, ou le contraire par éclairage indirect, etc., etc.

Et bien d’autres, mais étudiés toujours avec l’obligation d’une consommation minima, quelquefois même inférieure à la normale, et tout en obtenant l’effet décoratif recherché. Le cinéma fut un grand éducateur pour tous ceux que la lumière intéresse ; il a appris a rechercher l’éclairage des surfaces. Le théâtre moderne a montré aux architectes les ressources infinies de l’électricité en matière décorative ; il a montré les effets, notamment les effets de couleur, qu’on pouvait obtenir avec des moyens relativement simples. L’architecte doit sans cesse penser à la lumière ; ce dort être sa grande préoccupation. En matière de chauffage, d’ascenseurs, de téléphone, il n’y a pas à créer ; les perfectionnements sont réalisés par les techniciens ; au contraire, pour l’éclairage, c’est l’architecte qui décide. Il compose réellement. » La forme, a dit Trélat, est l’intersection de la lumière et de la matière » : or l’architecte doit être le maître de l’une et de l’autre, s’il veut engendrer une œuvre durable.

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Projet d'éclairage de la Seine – 1937