L’architecture est un art essentiellement géométrique. La construction en pierre ne permettait en effet que de réaliser un bloc composé d’éléments divers, et la décoration était rapportée, comme collée sur l’ensemble.

De nos jours, le béton armé transforme complètement les problèmes qu’a à résoudre le constructeur. Mille formes sont permises, des silhouettes imprévues surgissent, étranges parfois, mais rationnelles, sincères. En effet, les murs sont en général verticaux, les planchers sont horizontaux, les colonnes, les piliers, les poteaux sont verticaux, les terrasses, le sol sont horizontaux, les pierres sont des parallélépipèdes, les fenêtres, les portes sont rectangulaires, les marches d’escalier se composent d’un plan vertical et d’un plan horizontal, les angles des pièces sont presque toujours des angles droits. L’angle droit s’impose. 

Une maison, un palais est composé d’un ensemble de cubes. À toutes les époques de l’histoire de l’art, la maison a été cubique. Chaque pays, chaque siècle, chaque mode a marqué son empreinte sur les cubes : sculptures, moulurations, frontons, chapiteaux, rinceaux, cartouches, autant de détails décoratifs souvent inutiles à la construction, mais apportant le charme du jeu des ombres et des lumières. 

La construction en pierre ne permettait en effet que de réaliser un bloc composé d’éléments divers, et la décoration était rapportée, comme collée sur l’ensemble.

De nos jours, le béton armé transforme complètement les problèmes qu’a à résoudre le constructeur. Mille formes sont permises, des silhouettes imprévues surgissent, étranges parfois, mais rationnelles, sincères. Le béton armé permet les porte-à-faux, la suppression de nombreux points d’appui, et la réduction au minimum des différents éléments de construction. Les propositions se trouvent alors profondément modifiées, l’esthétique n’est plus la même. 

L’architecte moderne peut faire autre chose qu’un bloc compact fait de pierre, de bois, de fer, de zinc, de fonte, de staff, de marbre, de stuc, de briques, de plomb ; il peut « jouer » avec une succession de cubes monolithes.

La décoration rapportée n’a plus de raison d’être. Ce ne sont plus quelques moulures gravées dans une façade qui accrocheront la lumière, c’est la façade entière. L’architecte sculpte un bloc énorme : la maison. Les saillies, les décrochements rectilignes formeront de grands plans d’ombres et de lumière. Un cartouche, une guirlande de feuillages laisseront la place à des surfaces unies butant contre d’autres surfaces unies. L’architecture devient monumentale. 

Les plans des maisons, eux-mêmes, se transforment : les murs n’ont plus besoin d’être les uns sur les autres (la stabilité ne l’exige plus le chauffage central autorise de vastes baies vitrées, le béton armé permet des poteaux de dimensions très réduites, des auvents peuvent avancer pour protéger l’extérieur, des terrasses s’étagent, formant des pièces en plein air. La construction entière est modifiée.

Les besoins sont nouveaux, la technique est nouvelle. L’esthétique est neuve. 

Et puis les ornements coûtent cher, et à notre époque, l’économie est un facteur important pour les bâtisseurs. « La dèche sauvera l’architecture », disait dernièrement l’excellent Belge Bourgeois. C’est vrai, la vie chère porte un coup très dur à la décoration inutile. Enfin, la raison qui doit imposer l’architecture nouvelle est notre besoin absolu d’une esthétique correspondant à notre vie actuelle. La machine triomphe. 

L’œil comprend la précision, la simplicité des machines. Nous sommes habitués aux lignes des autos, des locomotives, des avions, des téléphones, des radiateurs électriques, des postes de TSF, et nous les aimons. Surfaces unies, arêtes vives, courbes nettes, matières polies, angles droits ; clarté, ordre. C’est la maison — logique et géométrique de demain. 

Robert Mallet-Stevens

L’architecture est un art essentiellement géométrique, in « Bulletin de la vie artistique », n° 23, 1er décembre 1924, pp.532-534.

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