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Adolf Loos (1870-1933) – Les superflus, (Le Deutscher Werkbund) – 1908

Donc, ils ont fini par se réunir et ont siégé à Munich. Une fois de plus, ils ont rappelé à nos industriels et à nos artisans à quel point ils étaient importants. Pour justifier leur existence, ils ont commencé par raconter — il y a de cela dix ans — qu’ils devaient introduire l’art dans l’artisanat. L’artisan, en effet, ne s’en souciait pas. Il était beaucoup trop moderne pour cela. L’homme moderne voit dans l’art une divinité de haut rang ; à ses yeux c’est lui porter atteinte que de la prostituer dans les objets d’usage.

Les consommateurs réagirent de la même manière. L’attaque des incultes contre notre culture moderne sembla repoussée. Les encriers (rocher enlacé de deux nymphes), les bougeoirs (jeune fille tenant une cruche dans laquelle on plante une chandelle), les meubles (les tables de nuit sont de petits tambours, le buffet est un grand tambour qu’un chêne découpé à la scie enveloppe de ses branches), tout cela ne trouva pas d’amateurs. Et si on parvenait à vendre ces objets, les acheteurs en avaient honte au bout de deux ans. Donc, rien à faire avec l’art. Cependant on existait et il fallait bien vivre. Alors on découvrit qu’ilf allait se porter au secours de la culture. Mais cela ne semble pas marcher non plus. Une culture commune — et il n’en existe pas d’autre — crée des formes communes. Or, pour la forme, les meubles de Van de Velde s’écartent très sensiblement des meubles de Josef Hoffmann. Pour quelle culture devait se déclarer l’Allemand ? Pour celle de Hoffmann ou celle de Van de Velde ? Pour celle de Riemerschmied ou celle d’Olbrich ?

À mon sens, la culture n’a rien à voir là-dedans. On entendit d’ailleurs des voix qui déclarèrent que donner du travail aux arts appliqués était un problème qui intéressait l’économie, aussi bien du côté de l’État que des producteurs. C’est ce qui fut répété aux fabricants pendant trois jours.

Je pose la question : Avons-nous besoin d’« artistes appliqués » ?

Non.

Tous les artisanats qui ont su jusqu’ici écarter de leurs ateliers ces gens superflus sont en pleine possession de leurs moyens. Seules les productions de ces artisanats représentent le style de notre temps. Elles sont si bien dans le style de notre temps que nous ne les considérons pas comme des objets de style, ce qui est le seul critère décisif d’appartenance à une époque. Ils sont intimement mêlés à notre pensée et à notre sensibilité. Nos voitures, nos verres, nos instruments d’optique, nos parapluies et nos cannes, nos valises et nos selles, nos étuis à cigarettes, nos bijoux et nos vêtements sont modernes. Ils le sont parce qu’on n’a pas encore vu d’individus étrangers à ces différentes professions tenter de les placer sous leur tutelle.

Les produits raffinés de notre temps n’ont à coup sûr rien de commun avec l’art. Les temps barbares où il y avait amalgame entre les œuvres d’art et les objets d’usage sont définitivement révolus. Pour le plus grand bien de l’art. Un jour le XIXe siècle sera l’objet d’une mention spéciale dans l’histoire de l’humanité : nous lui devons en effet d’avoir introduit une séparation rigoureuse entre art et artisanat.

La décoration de l’objet d’usage appartient aux débuts de l’art. Le Papou couvre d’ornements tout ce qu’il possède. L’histoire de l’humanité nous montre comment l’art cherche à s’émanciper de l’objet d’usage, du produit artisanal, en se dégageant de la profanation qu’ils lui infligent. Le buveur du XVIIe siècle buvait tranquillement dans une coupe aux flancs de laquelle on avait ciselé le combat des Amazones ; le mangeur de la même époque n’était pas gêné de couper sa viande sur le rapt de Proserpine. Nous ne le pouvons plus. Nous, les hommes modernes. Sommes-nous des ennemis de l’art parce que nous voulons le séparer de l’artisanat ? Que les artistes anachroniques se lamentent de ce qu’on ne recoure pas à leur collaboration pour fabriquer des chaussures, alors que — ici leurs yeux se remplissent de larmes — ce n’était pas le cas d’Albert Dürer. L’homme moderne, lui, l’homme qui est heureux de vivre aujourd’hui et non pas au XVIe siècle, ressent cette mauvaise utilisation de l’artiste comme une barbarie.

Tout cela tourne au profit de notre vie spirituelle. Car la Critique de la raison pure ne pouvait pas être l’œuvre d’un homme portant cinq plumes d’autruche sur sa coiffe, la Neuvième symphonie n’eut pas pour père un homme qui portait autour du cou une fraise grande comme une assiette, et la chambre mortuaire de Goethe est plus belle que la boutique du cordonnier Hans Sachs, celle-ci ne contînt-elle que des souliers dessinés par Dürer.

Le XVIIIe siècle a affranchi la science de la tutelle de l’art. Auparavant on éditait des atlas anatomiques qui montraient joliment, sur des gravures, de quoi ont l’air les dieux de la Grèce quand on leur ouvre le ventre. La Vénus de Médicis perdait ses boyaux. Aujourd’hui encore on trouve, dans les foires, de ces « Vénus anatomiques » à valeur prétendument scientifique.

Nous avons besoin d’une culture de menuisiers. Si les champions de l’art appliqué peignaient des tableaux ou balayaient les rues, nous posséderions cette culture.Adolf