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Robert Mallet-Stevens – Défense de l’architecture et de la décoration modernes

Mesdames,

Messieurs, 

Une très violente campagne est menée actuellement contre l’architecture et la décoration modernes. À une époque aussi tragique que celle que nous vivons, des conférences, des articles de journaux s’élèvent brutalement ou sournoisement contre les recherches des créateurs, contre les artistes modernes, contre les ouvriers spécialisés, conseillant un retour en arrière qui ne peut mener qu’à la ruine, pécuniairement, et à la honte, moralement. Deux points sont à retenir dans ces attaques : l’art moderne n’est pas français. L’art moderne engendre le chômage. Ce sont ces deux mensonges que je me propose de dissiper aujourd’hui. 

À toutes les époques magnifiques de notre histoire de l’art, nos artistes ont composé dans un esprit moderne. Les architectes de tous les siècles étaient des modernistes ; les romans, les gothiques étaient des créateurs ; on acceptait alors les artistes d’avant-garde. Si nous jetons les yeux sur les meilleurs monuments du passé, nous constatons qu’ils sont toujours en harmonie avec leur époque, qu’ils sont basés sur les découvertes les plus récentes : les arcs ogives sont d’une hardiesse qu’on admettait, ces monuments seraient un admirable enseignement pour ceux que la routine aveugle. Nos devanciers étaient exclusivement modernistes. 

De nos jours, les artistes qui cherchent et trouvent des solutions nouvelles, les artistes qui travaillent pour le bien-être de nos contemporains et pour l’honneur de notre pays, sont insultés et pourtant, ils sont infiniment plus respectables que ceux qui se contentent de copier ou d’interpréter. Le plagiat est bête, l’interprétation est presque toujours une caricature grossière. Sous prétexte de renouer une tradition, celle-ci est bafouée et c’est la routine qu’on veut imposer, mettant en péril et nos artistes et nos ouvriers. 

Pour ces détracteurs acerbes, la fenêtre en large, l’absence de toit, la terrasse, les parois unies, l’emploi du béton, ne sont pas français. La copie, le camouflage, la routine seraient-ils français ? Mais non, Messieurs, les détracteurs, Versailles et la place de la Concorde, couverts en terrasses sont bien français malgré vous ; la fenêtre en large qui éclaire mieux que la fenêtre en hauteur, le béton armé, d’invention et de fabrication françaises, sont français ; les meubles dessinés par des artistes français, exécutés par des ouvriers français, souvent démarqués par d’autres, sont français quand même, et ce ne sont pas une fausse pierre peinte sur du béton, une colonne surmontée d’un chapiteau inutile ou une rose sculptée sur un dossier de chaise qui caractérisent l’art français. L’art français est heureusement autre chose, il est fait de bon sens et de goût, il ose avec mesure, il est audacieux, il est toujours en avant. 

Le Français a toujours été créateur et de ce fait, bien souvent attaqué : Manet, Bizet, Cézanne, Debussy furent hués, sifflés ; Thiers riait des premiers chemins de fer ; Pierre Giffard fut insulté parce qu’il croyait au succès de la bicyclette. Malgré les ennemis des formes modernes, celles-ci triompheront et triomphent déjà, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains les critiquent et pour laquelle d’autres plus malins, les copient ! 

Une dame me reprochait un jour l’absence de place dans les maisons modernes, pour « notre vieille poussière française », la France, heureusement, a d’autres gloires dans le passé, que la poussière d’un appartement mal tenu. Et si le pittoresque d’un taudis peut avoir du charme aux yeux de certains, nous lutterons quand même de toutes nos forces pour le détruire. La ruelle, où l’eau du ruisseau croupit, la masure aux murs noirs et lézardés, le purin en flaques nauséabondes devant la porte de la ferme peuvent faire l’objet de très belles photos pour l’amateur qui passe, mais celui qui passe, le photographe de choix, ne vit pas en général dans le taudis. Et par taudis, il faut entendre aussi bien la cagna honteuse des lotissements insalubres, que la maison bourgeoise aux fenêtres étroites, aux pièces prenant jour sur des cours exiguës, aux façades surchargées d’ornements maladroits, aux moulurations inutiles et sales. « La conscience se révolte à la pensée que certains édifices représenteront pour le vingtième siècle des œuvres aussi décevantes dans les pires laideurs ». 

Malgré les attaques sournoises ou ouvertes, malgré toute la littérature et le faux sentiment, malgré les grands mots, l’art moderne progresse infailliblement. Ses ennemis d’hier se rallient à lui ; le public a compris que l’air, la lumière, la gaieté sont aussi français que les pâtisseries en staff. Les pouvoirs publics mêmes, indifférents en général à tout ce qui touche à l’habitation, admettent des groupes scolaires sains et lumineux, enfin, les architectes jadis qualifiés : « pompiers », hostiles à toute innovation, s’ingénient et souvent avec succès, à construire « moderne ». Une campagne de calomnie veut faire entendre, à toutes ces bonnes volontés que l’étranger profite de ce mouvement, sans d’ailleurs nous dire en quoi. Construire clair, détruire le taudis, comme ça, tout d’un coup, sans transition, ça ne peut être qu’une manœuvre anti-française ! Mais pourquoi ? On ne nous donne aucune raison. Les hommes veulent être avec leur époque et c’est tout. Que peut gagner ou perdre l’étranger à ce que le confort se répande chez nous ? 

Nos habitations sont construites pour nous, avec des matériaux de chez nous et l’étranger n’est en rien intéressé par nos ouvrages. Le Français a le droit, comme tout homme vivant aujourd’hui, d’évoluer dans un cadre moderne, et ce ne sont pas les injures de quelques esprits rétrogrades qui l’en empêcheront. 

Il nous reste à détruire la légende de l’art moderne engendrant le chômage, « le style paquebot » qui tue l’artisanat. Entre parenthèses, le style paquebot n’a jamais été appliqué à un paquebot, pas plus chez nous que chez nos voisins, d’ailleurs, le cliché « style paquebot » ne veut rien dire. 

La science tue les hommes, oui… et non. Le cadran du téléphone automatique, la cellule photo-électrique dans les salles de cinéma sonores, suppriment évidemment des individus que ces inventions rendent inutiles. Mais, un Lumière ou un Edison en créant le cinéma, le phonographe et la lampe électrique ont fait naître des industries qui emploient des centaines de milliers d’individus. L’auto a tué les palefreniers, mais fait vivre une foule innombrable d’ouvriers, de garagistes, de marchande d’essence, de pneus, d’accessoires, d’ingénieurs, etc. Finalement, la science en faisant le malheur de quelques-uns fait le bonheur d’un bien plus grand nombre d’autres. 

Pour l’architecture et la décoration moderne, il en est exactement de même. Un meuble moderne exige le travail de plus d’hommes qu’un meuble ancien : 11 pour celui-ci, 7 pour celui-là, à prix de vente égal. La machine travaille mieux et plus exactement que l’homme, un dessinateur, aussi habile soit-il, reproduit moins fidèlement un plan qu’une machine à tirer des bleus, une perceuse électrique établit des trous plus régulièrement que la main d’un homme. Et pour en revenir au bâtiment, la science, pour satisfaire nos besoins, multiplie le nombre des travailleurs : le béton armé, le téléphone, la T. S. F., les glacières, les ascenseurs, les fenêtres métalliques, les calorifuges, la ventilation, l’électricité sous toutes ses formes, etc., etc., engendrent des professions que la science a créées et qui demandent de nombreux collaborateurs. Le sculpteur sur pierre est dans le cas du musicien de cinéma ou du porteur d’eau, il est une victime temporaire de la science, mais sa disparition n’est pas le résultat d’une mauvaise volonté, aucune force au monde ne pourrait le remettre en fonction. Il disparaît pour faire place non à un homme, mais à plusieurs hommes. 

Nous estimons qu’en défendant l’architecture et la décoration modernes, nous sommes avec les ouvriers du bâtiment et du meuble, nous arrachons au chômage un plus grand nombre de travailleurs que ceux qui nient le mouvement artistique moderne ; les artistes, les ingénieurs, les inventeurs, les ouvriers, s’ils devaient retourner en arrière, s’ils devaient renoncer au progrès, n’auraient plus qu’à périr. 

Un mot enfin sur le prestige de l’art français à l’étranger. Les détracteurs, les défaitistes, proclament que l’art français est mort puisque moderne et que les extravagances architecturales et décoratives actuelles sont indignes d’un pays qui a créé tant de merveilles. Ils oublient ou ignorent que le ralentissement de la vente du meuble français, ces dernières années, tenait à ce que le faux Louis, le faux Henri et le « à la manière de », n’avaient plus cours ; nous étions jugés incapables de produire, nous étions la risée de l’étranger, malheureusement bien souvent ; mais les vrais créateurs eux, vendaient. Depuis, deux ans, l’arrêt est presque total et tient exclusivement aux demandes d’achat qui sont nulles par suite de la crise mondiale, nous tenons ce renseignement de la Chambre de Commerce de Paris. Il est donc malséant de reprocher aux artistes modernes l’absence de toute acquisition étrangère. Le jour où les affaires reprendront, les industriels doivent savoir qu’en encourageant les artistes modernes, ils donneront de l’ouvrage à des travailleurs français et collaboreront au bon renom de l’art français à l’étranger. 

Cette campagne de haine contre ce qui est vivant doit prendre fin, le public français a du bon sens, et nous sommes persuadés qu’entre le taudis et la maison claire, il n’hésitera pas. 

Conférence par T.S.F. Robert Mallet-Stevens, mardi 28 juin 1932.

 

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