Tarik Chouial – Dnsep 2016

Design Luminy 20160609_163746 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-arts

Alger-Marseille

Design Luminy 20160609_154113-300x225 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-artsSalam, Azul, Bonjour, je me présente, je m’appelle Tarik, jeune algérois ou jeune citoyen méditerranéen habitant sa rive sud.

Alger est ma ville, c’est là où je suis né, c’est là où j’ai grandi où j’ai passé  la plus grande partie de ma jeunesse et c’est là où je vis, enfin pour l’instant.

Comme la plupart des jeunes de ma génération, les rapports que j’ai entretenus avec Alger étaient souvent ambigus, confus, telle une relation qu’a un homme avec sa femme ou sa copine. On s’aime, on se déteste, parfois j’ai comme le sentiment qu’elle m’étouffe qu’elle me bouffe mon oxygène, je râle, j’ai des envies de la quitter, on se fâche, mais je me reprends, on se pardonne, on efface tout et on réapprend à s’aimer… Alger je t’aime.

Design Luminy 20160609_164642-300x225 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-artsLes algérois disent d’elle qu’elle est belle et rebelle, elle est mystérieuse, elle se fait désirer, qu’Alger se mérite, qu’il fallait y rester longtemps dans cette ville pour qu’elle s’ouvre à toi et ainsi mieux la connaître.

Albert camus disait sur Alger « il faut sans doute vivre longtemps à Alger pour comprendre ce que peut avoir de desséchant un excès de bien naturels. Il n’y a rien ici pour qui voudrait apprendre, s’éduquer ou devenir meilleur. Ce pays est sans leçons. Il ne promet ni ne fait entrevoir. Il se contente de donner, mais à profusion. Il est tout entier livré aux yeux et on le connaît des l’instant où l’on en jouit. »Albert CAMUS — l’été à Alger

À Alger, on n‘y vient pas souvent pour faire du tourisme, des clichés ou une mauvaise publicité je pense ?! Quand on y vient, c’est pour répondre à l’appel d’un ami, d’un proche ou d’un passé, pour retrouver des racines, des repères ou des émotions perdues.

À l’opposé, la jeunesse algéroise s’attarde trop longtemps vers la ligne d’horizon où brille au loin dans son imaginaire, l’autre rive de la méditerranée, la rive nord, l’occident… Marseille comme le pied à terre le plus proche.

Design Luminy 20160609_163746-300x225 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-artsUn bonheur imaginaire et illusoire, l’imaginaire d’une vie meilleure de l’autre coté de la mer, cette image forgée par les chaines satellitaires captées par des centaines de milliers d’assiettes paraboliques accrochées sur les façades des bâtiments, pour la plupart orientés nord.

Cette vision crée une situation paradoxale qui laisse à réfléchir sur le destin de la ville d’Alger, cette coquette ville méditerranéenne (elle s’est laisser aller !!) que nos aïeux se sont sacrifiés pour la reprendre et que maintenant la jeunesse a envie de quitter, rêvant de d’autres espaces, de voire ailleurs, de faire la traversée de la méditerranée.

Mars 2014, l’école des beaux arts de Marseille retient mon dossier, une nouvelle aventure commence, est-ce une nouvelle vie ? L’avenir nous le dira. Je commence à voir au-delà de l’horizon.

Marseille, la ville d’en face, bizarrement à Alger on a le sentiment qu’elle nous est proche, que cette ville, on la connaît bien sans pour autant avoir eu l’occasion de la visiter.

Design Luminy 20160609_154024-300x225 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-artsPour moi, Marseille en plus d’être la rive nord, la porte de l’Europe et de l’occident, Marseille c’est la méditerranée, la mer et le soleil, Marseille c’est la « Cosmopolitanie » un terme inventé par le rappeur marseillais Soprano pour mieux décrire la mixité sociale et culturelle qui existe là-bas. C’est aussi IAM et leurs célèbres chansons « Je danse le Mia », « Ça vient de la rue » ou « L’école du micro d’argent », Marseille c’est Eric Cantona, le profil méditerranéen type avec son caractère assez imprévisible, son machisme et sa fierté.

En parlant de fierté, Zinedine Zidane… oh lala !! Zidane, la fierté de tout un peuple, et son père symbole des émigrés algériens passeurs de rives et  de cultures, qui ont fait cette traversée d’Alger à Marseille durant la période coloniale à la recherche d’un travail et d’une vie digne. Soixante années plus tard bien que les donnes ont changé les jeunes rêves toujours de faire cette traversée !… À méditer !!

Qui dit Marseille, dit bien évidement l’OM, je ne sais pas s’ils se rendent compte, mais ici à Alger le maillot de l’Olympique de Marseille se vend comme des gaufrettes, surtout quand il y’a une recrue algérienne dans l’effectif, même ces anticonformistes néo-supporters du PSG reviendraient à leurs amour d’antan quand il s’agit d’un match de l’OM.

Mais quand je parlais du maillot olympien, je parlais de la contrefaçon bien sûr, et je pense que c’est pour cette raison que ses dirigeants ne se rendent pas compte parce que il n’y a rien qui rentre dans les caisses. Néanmoins ça démontre qu’ici à Alger l’OM c’est dans le Sang.

Enfin, les médias des deux côtés de la mer ont tendance à ressortir ça à n’importe quel événement en l’employant d’une manière positive ou négative, selon « l’humeur du jour », en répétant souvent que Marseille, c’est la 49e Wilaya ou la 49e ville algérienne, en référence à une présence importante de la diaspora algérienne dans la cité phocéenne… Bref je me dis qu’avec tout ça, je ne serai pas dépaysé.

Quelque jours avant le départ, je rends visite à la grande famille pour les saluer une dernière fois, répondant a la question classique « dans qu’elle ville tu vas aller étudier ? » par « Marseille », les réactions étaient toutes pareilles « Ah bon ! c’est comme si que tu n’as pas quitté Alger », « tu ne seras pas dépaysé » ou une autre du genre «  tu n’as qu’a lever t’as main à Marseille et on te verra d’ici » faisant référence à la proximité des deux villes, et aux liens qui peuvent exister entre Alger et Marseille. Cette dernière réponse m’a fait rappelé une anecdote qu’avait écrit Alain VIRCONDELET dans son livre Albert CAMUS, fils d’Alger (mais que j’ai trouvé sur internet), il disait « En 1959, écrit l’auteur, quelques mois avant sa mort, contemplant les vignes dans la vallée et les lignes bleutées du Luberon, de la terrasse de la maison qu’il vient d’acheter à Lourmarin, Albert Camus aime à dire qu’en “ envoyant la main ”, il touche l’Algérie. »

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Ce rapport à la fois de proximité et d’éloignement, d’un lien commun qui pourrait exister entre les deux rives de la méditerranée, me revenait souvent. Curieux de découvrir tout cela, je quitte Alger direction Marseille.

La traversée

Septembre 2014, par temps chaud, un visa difficilement obtenu, je ne sais pas si c’est Alger qui ne voulait pas que je la quitte ou bien c’est Marseille qui ne voulait pas de moi. Je me présente quand même à temps au quai d’embarquement, ça grouille de monde, c’est la rentrée des classes et le retour au boulot pour les familles venues passer leurs vacances au « bled ». Certains d’entre eux ne sont pas revenus en Algérie depuis bien longtemps, d’autres font la traversée chaque été.

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Des voitures remplies à craquer, d’autre chargées jusqu’au capot, des cadeaux souvenirs, vêtements made in Turkey ou made in China achetés à bas prix, des gâteaux, soupières, couscoussières artisanales, de la tapisserie traditionnelle… et j’en passe et des meilleures, j’imagine que tout ça va être fièrement étalés chez eux en France, enfin, chez eux !! En vérité, ils ne savent pas vraiment c’est où leurs chez eux, la France ou l’Algérie, l’Algérie ou la France, peut être que c’est la méditerranée, l’entre-deux rives ?!

Valises et sac à dos remplis d’histoire et un sentiment profond de trahison envers ma ville, j’embarque à bord du Tariq Ibn Ziyad, drôle de coïncidence, comme on dit chez nous, c’est le destin « El Mektoub ».

En observant tout ce flux de personne qui embarque, j’ai comme l’impression qu’il n’existe que Marseille comme destination à partir d’Alger.

« El Bahja », quant à elle, reste indifférente à tout cela, me donnant le sentiment qu’elle ne prête pas ou plus attention à cette agitation qui se produit sur son port, est-ce par fierté ? Elle qui a tellement vu durant des années ses enfants faire cette traversée vers la rive nord. Je ne suis pas le premier, mais j’espère que je serai le dernier qui passera la méditerranée.

« On quitte un amour, un bleu du ciel, un t-shirt blanc sous une chemise bleue. Ce t-shirt dont on apercevait juste le col, d’une blancheur irréprochable et qui nous donnait envie de plonger dedans.

Sauf qu’à un moment on ne peut plus. On le regarde, mais l’envie de succomber se teinte de trop de triste. Et quand les sentiments deviennent marron, la vie est morose oui.

Alors faut arrêter, partir. Loin, si on peut… Voir un autre ciel, d’autres arbres, des gens différents. Qu’ont plus le sourire et l’envie de parler vraiment. Alors on se dit qu’il y a une vie à se faire, qu’Alger et son col blanc ça sera du souvenir heureux.

Design Luminy 20160609_163912-300x225 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-artsMais cette forme d’Alger plane toujours quelque part dans l’air. Ça plane tellement fort qu’on voudrait l’attraper et tout recommencer. Ça cogne contre le soleil, ça pince le ventre, ça fait mal à la gorge.

Mais c’est déjà quelques heures plus loin, et au fur à mesure, ça sera peut-être quelques vies avant. »  Mina NAMOUS—White is the color of…

Sur le pont, le bateau en marche, je contemple la baie d’Alger qui s’éloigne. Alger la blanche, devenue légèrement grisâtre au fil du temps, sa baie telle un amphithéâtre s’ouvre sur la méditerranée, une cohabitation entre histoire ancienne et récente, la casbah, la médina mythique accrochée aux collines, et ses maisons en forme parallélépipédique organisées en cascade donnent l’impression qu’elles se jettent à la mer.

Tout autour, la ville « européenne », la mer à ses pieds, riche en ornementations dont les façades témoignent de l’identité méditerranéenne de la ville d’Alger.

« … ville dans toute sa splendeur immaculée. La ville ? Un triangle, plutôt, qu’attestent les premières cartes connues d’Alger. Un triangle dont la pointe s’élève haut sur les collines où s’accrochent les maisons, cubiques et blanches. C’est d’abord cette vision verticale qui saute au regard. La ville arabe, la casbah. La ville européenne, horizontale, longe la baie, dans son alignement impeccable d’immeubles et d’édifices importants. Mais la ville arabe d’abord. Comme un drapeau jeté au visage de ceux qui entrent dans la baie… » Alain VIRCONDELET — Alger, Ombres et lumières

Au prolongement de la baie, j’aperçois ce qu’on appelle les deux bras de la baie d’Alger. À gauche, Belouizdad (ex Blecourt) et à droite Bab El Oued. Deux quartiers populaires par excellence, ces deux derniers abritaient durant la période coloniale la classe ouvrière de la société algéroise, composée principalement de « pieds noirs » d’origine italienne et espagnole ainsi que d’autochtones algériens qui pour la plupart sont venus des régions rurales abandonnant leurs terres, fuyant les aléas de la guerre.

« Ce sont souvent des amours secrètes, celles qu’on partage avec une ville. (…) Alger, et avec elle certains milieux privilégiés comme les villes sur la mer, s’ouvre dans le ciel comme une bouche ou une blessure. Ce qu’on peut aimer à Alger, c’est ce dont tout le monde vit : la mer au tournant de chaque rue, un certain poids de soleil, la beauté de la race. Et, comme toujours, dans cette impudeur et cette offrande se retrouve un parfum plus secret » Albert CAMUS — Noces, L’été à Alger

Des années plus tard, bien que d’autres histoires se jouent et d’autres mœurs se sont déployées, ces zones péricentrales ont gardé leurs identités de quartiers énigmatiques, quartiers de la débrouille situés entre terre et mer. Grouillant de monde, de vitalité et de complexité, où se mélangent passé et présent.

Design Luminy 20160609_164001-768x1024 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-artsJe vois en ces quartiers de l’énergie, de la jeunesse, je vois surtout des immeubles d’un délabrement si esthétique, des cafés remplient d’hommes durant les heures de travail !!, je vois le marché informel qui investit les trottoirs empiétant même sur les ruelles, un souk où en trouve de tout, je sens des odeurs qui s’échappent des fenêtres des cuisines un mélange entre chaleur orientale et fraîcheur méditerranéenne, je vois le linge tendu sur les balcons me donnant le sentiment d’être en Sicile.

J’entends les voix des femmes, discutant entre elles d’une fenêtre à l’autre, parlant des fêtes de mariages auxquelles elles ont assistées, d’une série télé qu’elles suivent ou bien se vantant de recettes de cuisines réussites, mais il ne faut surtout pas lever la tète pour les voir, le faire, c’est être irrespectueux, et le risque est de voir un pot de basilic s’abattre sur notre tète.

Je m’imagine en train de marcher le long de ces petites rues entrelacées qui vous enserrent et vous donnent le sentiment de veiller sur vous à chaque pas, ces rues à partir desquelles surgissent de manière inopinée de magnifiques percées visuelles donnant sur la mer. Je m’imagine debout, le dos calé à un mur tel un « hittist » (teneur de murs/chômeur) en train de guetter celui qui monte et celui qui descend, qui est sorti avec qui, qui a acheté quoi… et j’en passe, ces murs d’en on parle, bien qu’ils soient vétustes, ses derniers préservent sagement l’histoire de ces vieux quartiers algérois.

Évidemment, comme tout Algérois qui se respecte, les habitants passent leurs journées à pester, contre les embouteillages, les dégradations, le délaissement… la liste est longue, mais dans ce désordre et ce chaos il y’a surtout de la vie et ce spectacle au quotidien me réjouit… je commence déjà à en être nostalgique.

Sur les hauteurs de la ville, surplombant le quartier de Bab El Oued j’aperçois la Basilique Notre Dame d’Afrique en train de guetter au loin sa sœur jumelle, d’âpres ce que nos aïeux nous racontaient, cette sœur qui se trouve de l’autre coté de la mer.

Pour l’anecdote, les Algérois surnomment la Basilique Notre Dame d’Afrique « madame l’Afrique », pour expliquer ça, je vais dire que c’est comme au foot, « on ne porte pas le même maillot, mais on a la même passion ».

Design Luminy 20160609_164540-300x225 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-arts« J’habite une ville si candide, qu’on appelle Alger la blanche. Ses maisons chaulées sont suspendues en cascades en pain de sucre, en coquilles d’œufs brisées, en lait de lumière solaire, en éblouissante lessive passée au bleu. En plein milieu, de tout le bleu, d’une pomme bleue. Je tourne sur moi-même et je bats ce sucre bleu du ciel, bâti sur des îles battues qui furent Mille Ville audacieuse, ville démarrée, ville au large rapide à l’aventure. On l’appelle El Djezaîr » poème intitulé Manaa, tirait du livre : Algérie, capitale Alger — d’Anna GREKI.

En s’éloignant de la baie, j’ai en tête ces émigrés, exilés, ces passeurs de rive qui ont déjà vécus ce moment et ont déjà ressenti ce sentiment de déchirement et de fuite, je ne sais pas s’il est juste, mais ce mot résonne, fuir peut importe la raison, quitter une ville un amour pour une autre à                  la recherche d’un bonheur, d’une quête, d’une vie meilleure.

Les ports d’Alger et de Marseille sont témoins depuis des années de cette mobilité et de ce mouvement pendulaire et migratoire entre les deux rives de la méditerranée.

À commencer par la colonisation française de l’Algérie en 1830, et l’embarquement massif des familles européennes au port de Marseille à destination d’Alger, ces familles venant de divers origines européennes, ont fait le choix de tourner le dos à leurs passés en faisant la traversée de la méditerranée, dont l’attention de reconstruire leurs vies.

En suivra par la suite plusieurs vagues d’émigration à contre sens d’algériens à destination de Marseille, un exil forcé pour certain, imposé par le colon dans le but de mater la révolution, ou bien une émigration délibérée pour d’autres, à la recherche d’un travail et d’une vie digne.

Fin du 19e siècle, début du 20e siècle, cette période fait référence aux premières vagues d’émigration de travail, constituant une main-d’œuvre pas chère à une époque où Marseille connaissait un essor industriel important. Ces ouvriers vont participer à changer le visage de la ville.

Design Luminy 20160609_163803-1024x768 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-artsLa réalisation du nouveau port industriel de La Joliette, l’arrivée des chemins de fer, le développement des usines d’huilerie, de raffinerie de sucre, la construction d’usine de sidérurgie, de traitement de gaz de pétrole ramené à l’état brut à partir du port d’Alger ainsi que les différents projets de réaménagements urbains de la ville.

Ce mouvement migratoire de la rive sud vers la rive nord va s’accélérer lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale par une réquisition massive de soldats et travailleurs algériens.

Pendant des années ses émigrés célibataires pour la plupart faisaient des aller-retour entre les deux ports méditerranéens jusqu’à ce qu’ils décident de se fixer pour de bon à Marseille avec femme et enfants mœurs et traditions locales. Ces familles émigrées ont été au fil du temps absorbées dans la société phocéenne, ils ont développé leurs propres racines dans la cité, créant leurs propres communautés à Marseille, des quartiers comme Belsunce, Porte d’Aix et l’Estaque furent leurs zones d’établissement.

Pour d’autres émigrés de passage, Marseille va servir de point de transit et de plateforme de redistribution à travers la France.

Cette forme d’émigration continua durant la Seconde Guerre mondiale et s’accentua même durant la révolution algérienne où plusieurs familles algériennes ont du quitter leurs terres et maisons à l’intérieur du pays, fouillant les combats entre l’armée de révolution algérienne et l’armée française, ils se sont installés à Alger pour un court séjour avant qu’ils ne regagnent Marseille à la recherche d’une vie paisible.

Design Luminy 20160609_164611-300x225 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-arts1962, 132 ans âpres, l’Algérie obtient son indépendance, comme un sentiment de déjà vécu dans la mémoire commune des deux villes d’Alger et de Marseille, mais cette fois, les faits se passent à Alger.

En effet, des milliers de « pieds-noirs » dont les ancêtres sont arrivés à Alger un siècle plutôt, doivent quitter cette terre dont ils font partie, une terre ou ils sont nées, grandis et ont fondés des familles afin de regagner un pays sur qui ils n’ont aucune idée, cette incertitude de l’exil les poussa à se poser une seule question:« Et de l’autre coté, que trouvera-t-on ? ».

Ainsi, des milliers de Français d’Algérie embarquent au port d’Alger et traversent la méditerranée à destination de Marseille.

Arrivés à Marseille, certains « pieds-noirs » se fondent dans la société marseillaise, mais pour la plupart, ayant du mal a s’identifier à cette ville qui leurs est étrangère, ces derniers s’organisent en communauté tentant de garder leurs traditions, habitudes et pratiques sociales d’antan, ils s’établissent principalement à la périphérie de Marseille, dans des quartiers tels que Sainte —Marguerite, la Rose, Valmante et la Rouviere. En parlant de la Rouviere, cet ensemble d’habitations était nommé « Le petit Alger ».

En parallèle, certaines familles algériennes établies en France durant les années 40 et 50, décident à l’indépendance de faire le chemin inverse et de rentrer en Algérie, poussant leurs enfants à abandonner des amis et un quotidien qui leurs est propre, pour retrouver un pays qu’ils n’ont jamais connus.

À cette période, les deux ports méditerranéens ont été témoins d’un déracinement social et culturel des deux côtés de la mer.

La période poste indépendance de l’Algérie n’a pas marquée une fin au mouvement des passeurs de culture d’une rive à une autre, d’autres formes de migration sont apparues, à commencé par celles des « Trabendo » ou les voyageurs d’affaire, ces trabendistes qui, munis de sacs et de cabas, passent d’une rive à une autre font du commerce avec les locaux, achètent en petites quantités divers articles pour les revendre ensuite de l’autre coté de la mer. Cette activité de voyageur d’affaires avait connu son apogée durant les années 70 et 80 sous un régime socialiste où on n’avait pas une grande variété de bien de consommation.

En parlant du régime politique, cette période a connu aussi l’exil d’intellectuels et technocrates opposés à la politique instaurait.

Durant les années 90, début 2000, le flux migratoire entre les deux rives de la méditerranée s’est accentué, avec un départ en masse de penseurs, intellectuels et artistes qui ont décidé de « traverser la mer », de s’exiler abandonnant amis, famille et biens matériels suite aux menaces proférées à leurs encontre durant la guerre civile qu’a connu l’Algérie (90-2000), une autre forme d’émigration forcée « à contrecœur » et une autre mémoire sombre dont lie les deux villes.

On peut comparer ce mouvement pendulaire entre les deux rives de la méditerranée à une machine à tisser, où chaque fil de soi représente une histoire, une anecdote, qui lie les deux villes participant à la création d’une mémoire commune.

Ce mouvement migratoire d’une rive à une autre a fait en sorte qu’un métissage social et culturel se développe, des habitudes culinaires, musiques traditionnelles et des pratiques sociales ont fait la traversée de la méditerranée, en prenant leurs places dans le quotidien et l’imaginaire algérois et marseillais.

Je ressors de cette plongée dans l’histoire, on est bien en 2014 ?!… Un bol d’air marin me fait reprendre conscience.

Dans le bateau qui m’emmène à Marseille, je côtoie ces « émigrés-immigrés » qui pour la plupart font et refont cette traversée à la fois spatiale et intérieure. Chaque voyage est comme un recommencement, un moment d’introspection pendant lequel, chacun s’interroge sur ses origines, son appartenance entre les deux rives. Ces femmes et ces hommes qu’on appelle chez nous émigrés, en France ils sont appelés Français issus de l’immigration. Ces bringuebalés sont condamnés à faire ces allés et retours entre les deux rives, à la recherche d’une part d’eux qui croit avoir laissé là-bas ou qui croit pouvoir trouver de l’autre coté de la mer. L’impression d’appartenir à une rive, mais soudain, c’est « l’autre », celle « d’en face » qui appelle.

Design Luminy 20160609_154103-300x225 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-artsEntre société d’accueil et société d’origine, entre espoir et résignation, sanctionnée en réalité par une double absence ni d’ici, ni d’ailleurs, ces « émigrés-immigrés » préfèrent habiter leurs imaginaire en croyant à un troisième monde, « un entre-deux », un entre deux rives, deux appartenances, deux cultures, un espace issu d’une fusion de deux mondes, un monde hybride, « la mère méditerranée ».

Cette mer, où nous sommes plus Alger et pas encore à Marseille et vice versa, un entre-deux, un espace qui lie autant qu’il sépare.

« Ce difficile exercice de maîtrise de soi est sanctionné en réalité par une double absence (ni d’ici, ni d’ailleurs)… Ce travail de dissimulation est vécu même dans la chair de l’émigré-immigré qui tente de manière désespérée de surmonter les contradictions inhérentes à sa condition : contradiction fondamentale du provisoire qui dure (de l’émigration-immigration qui n’est ni un état passager ni un état permanent) ; contradiction de l’ubiquité impossible : Continuer à être présent même absent là où on est absent (c’est le sort de l’émigré) et corrélativement, ne pas être totalement présent là ou on est présent, ce qui revient à y être partiellement absent (c’est le paradoxe de l’immigré » Abdelmalek SAYAD, Parlez-moi d’Alger/page 110.

Arrivée à Marseille

« Marseille une ville monde, rive nord, porte de l’occident ville qui écoute la voix du vaste monde et engage la conversation avec la terre entière » Albert Londres-Marseille, porte du sud  Plus que quelques heures avant l’arrivée, le jour se lève, j’aperçois au loin l’horizon, les cotes marseillaises se dessinent, d’abord opaques, puis de plus en plus précises. Les voyageurs sortent de leurs cabines, ceux qui voyagent en classe économique et sur le pont sont les premiers à voir ce paysage.

« Marseille appartient à qui vient du large » Blaise Cendrars — L’homme foudroyé

Comme pour nous accueillir dans cette partie nord de la méditerranée, le Phare du Planier ou « Phare Liberté » surnommé ainsi par les différents migrants, fuyant les guerres dans leurs pays en pensant pouvoir trouver une vie paisible dans la cité phocéenne, « Voilà, la liberté est à porté de main ».

Design Luminy 20160609_164022-225x300 Tarik Chouial - Dnsep 2016 Archives Diplômes Dnsep 2016  Tarik Chouial   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-artsEn levant ma tète, j’aperçois tout en haut, sur les hauteurs de Marseille, la basilique Notre Dame de la Garde, « la bonne mère », un sentiment de déjà vu me traverse l’esprit, tel un reflet dans un miroir, cette basilique de par son implantation, surplombant la ville, faisant face à la mer méditerranée, cette dernière me rappelle curieusement Notre Dame d’Afrique que j’ai laissée à Alger, je me remémore la légende qu’on nous racontait sur « Madame l’Afrique » en train d’observer au loin sa sœur jumelle se trouvant de l’autre coté de la rive.

J’ai comme l’impression qu’elle guettait mon arrivée ! Est-ce qu’on lui a déjà parlé de ma venue ? Est-ce « l’autre », celle d’Alger ? Ou bien c’est un aller-retour que je suis en train de faire ?…je pénètre le miroir !

Après presque vingt-quatre heures de navigation, le bateau accoste au port de La Joliette. Un mouvement de foule au niveau du quai, ces passeurs de rive ou ces enfants de la méditerranée reprennent leurs modes de vie français, ils avaient tous le même réflexe, réglaient les montres à l’heure française et réactivaient les puces téléphoniques d’ici, ce réflexe anodin était comme un passage à leurs secondes identités ou à leurs deuxièmes parties telles « des corps hybrides », marquant une rupture avec cet autre qu’ils ont laissé là-bas, de l’autre coté de la mer.

À la sortie du port de La Joliette, porte Chanterac, le débarquement des véhicules a provoqué un encombrement au niveau de la route… les marseillais râlent.

En continuant à observer ces passeurs de rives, j’apercevais plusieurs scènes de leurs quotidiens vraisemblablement « normale », entre ceux qui ne perdaient pas le temps et reprenaient directement leurs business. Ils commençaient à passer des coups de fil incessant en parlant « Euro » avec leurs clients alors qu’il y’a à peine vingt-quatre heures ils étaient encore en mode « Dinar ».

D’autres qui préparaient déjà leur retour au boulot, des mamans qui papotaient sur l’état dans lequel elles allaient retrouver leurs maisons après plusieurs jours d’absence.

Il y’avait ces jeunes venus pour passer des vacances, ces derniers donnaient rendez-vous à leurs amis vivant à Marseille pour « boire un coup » ou « prendre un verre » comme ils disaient, l’air décontracté, ils avaient le sentiment qu’ils se débarrassaient d’une pression puisque là, en occident, dire prendre un verre passera inaperçu, ici personne ne saura, ni les jugera.

Il y’a aussi cet homme âgé, que je voyais bizarrement reprendre son sourire on me demandant si son séjour en Algérie était douloureux à vivre, peut être cet « éternel bringuebalé » n’a pas trouvé de réponse à sa quête de sa deuxième partie, ou bien il a été déçu par l’état dans lequel il l’a retrouvé, ou tout simplement ils étaient heureux de reprendre son quotidien.

Il y’avait aussi ces familles, qui accéléraient les procédures pour continuer leurs routes, car pour eux Marseille n’était qu’une étape de leurs propres traversées, et enfin, d’autres, arrivés dans une terre qui leurs est inconnue, pariant sur cette traversée pour relancer leurs vies et rebondir, n’ayant pas de famille à Marseille, ils n’avaient que des adresses et des « connaissances approximatives » du genre « l’ami d’un ami, vie à tel adresses. Pour y’aller il faut prendre tel bus, puis tel métro. Arriver à tel endroit, tu l’appelles et il va venir te récupérer ».

Ces connaissances dont les relations vont se développer en amitié joueront le rôle de la famille ici à Marseille en assurant un hébergement provisoire le temps que la personne prenne ses repères et s’enracine dans le quotidien de cette ville.

Ce système d’entraide, datant depuis belle lurette, est à l’origine de la création des quartiers communautaires comme Belsunce ou Valmante.

Alger-Marseille, conversations croisées

En arrivant à Marseille, j’avais quelques préjugés sur ce rapport de similitude et « de miroir » qui pouvaient exister entre les deux rives de la méditerranée, des préjugés, développés sur la base d’idées reçues et d’avis de personne ayant été des deux côtés de la mer.

À la fois intrigué et curieux d’apprendre plus sur ce sujet, j’ai fait le choix de développer le projet de diplôme autour de cette thématique de lien et de rapport de similitude entre les deux villes d’Alger et de Marseille.

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En faisant ma recherche tout en « vivant » cette cité phocéenne, j’ai constaté que ce mythe de similitude entre les deux villes n’est pas anodin puisqu’il existe entre la rive nord et la rive sud sept siècles de mémoire commune ou d’histoire partagée, sept cents ans d’histoire qui ont permis de tisser des liens entre ces deux villes méditerranéennes permettant de forger ce mythe de similitude entre Alger et Marseille.

Je dis bien un mythe de similitude, car ce dernier reste subjectif puisque ce ressentiment c’est construit à travers un imaginaire, une appréciation, des constatations, mais aussi sur la base de faits réels puisqu’on parle d’une histoire partagée liant ces deux villes, une histoire dans laquelle ces dernières ont parfois joué des rôles principaux et parfois des rôles secondaires, des faits et des facteurs communs à ces deux villes qui n’ont pas pour autant provoqué les mêmes résultats physiques ou palpables

Ce mythe de similitude on le retrouve aussi à travers la vie de ces personnages ayant marqué de leurs empreintes les deux rives de la mer méditerranée.

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