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Histoire du design Textes

Adolf Loos (1870-1933) – Culture Dégénérée, 1908

 

Hermann Muthesius, à qui nous devons une série d’ouvrages instructifs sur la vie et l’habitat anglais, a exposé les buts du Deutscher Werkbund et tenté de légitimer son existence. Les buts sont excellents, mais le Deutscher Werkbund ne les atteindra jamais.

Surtout pas le Deutscher Werkbund. Les membres de cette association sont des hommes qui tentent de remplacer notre culture contemporaine par une autre. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mais je sais qu’ils n’y parviendront pas. Personne ne s’est encore risqué à mettre les doigts dans les rayons de la roue tournante du temps sans se faire arracher la main.

Nous avons notre culture, nos formes, au sein desquelles notre vie se déroule, les objets d’usage qui nous permettent de mener cette vie. Aucun individu ni aucune association ne nous a dotés de nos armoires, de nos étuis à cigarettes, de nos bijoux. Le temps les a créés pour nous. Ces choses changent d’année en année, de jour en jour, d’heure en heure. Car nous changeons d’heure en heure ; nos idées, nos habitudes changent et du même coup notre culture. Mais les gens du Werkbund confondent la cause avec l’effet. Nous ne nous asseyons pas de telle ou telle manière parce qu’un menuisier a donné telle ou telle forme à un fauteuil, mais inversement : parce que nous voulons être assis d’une certaine manière le menuisier fabrique pour nous un adapté à ce désir. C’est pourquoi — et ceux qui aiment notre culture ne peuvent que s’en réjouir — l’activité du Werkbund reste sans effet.

On peut résumer en deux points les buts du Werkbund tels que les définit Muthesius : qualité du travail et création du style de notre époque. Ces deux buts n’en font qu’un car celui qui travaille dans le style de notre époque travaille bien. Et celui qui ne travaille pas dans le style de notre époque fait un mauvais travail. Et il est bon qu’il en soit ainsi. Car une mauvaise forme — j’appelle ainsi celle qui n’est pas conforme au style de notre temps — nous laisse indifférents si nous avons le sentiment qu’elle disparaîtra bientôt. Mais si cette aberration est conçue pour l’éternité, elle devient doublement inesthétique. Le Werkbund veut créer pour l’éternité des choses qui ne sont pas dans le style de notre époque. Voilà qui est mauvais. Mais Muthesius déclare aussi que la collaboration au sein du Werkbund permettra de découvrir le style de notre temps.

C’est là un travail inutile. Le style de notre temps, nous l’avons déjà. Nous l’avons partout où les artistes, donc les membres de ce Werkbund, n’ont pas encore fourré leur nez. Il y a dix ans, ces artistes cherchèrent à étendre leurs conquêtes en tentant, après avoir assassiné la menuiserie, de s’emparer de l’habillement. Les membres actuels de cette association qui n’existait pas encore faisaient alors partie de la Sécession ; ils portaient des redingotes de tissus écossais avec des revers de soie et mettaient un morceau de carton dans leur col dur — marque Ver sacrum —, lequel, recouvert de soie noire, donnait l’impression d’une cravate trois fois nouée autour du cou. Par quelques vigoureux articles sur ces questions, j’écartai ces messieurs de la boutique du tailleur et du cordonnier, et sauvai aussi d’autres artisanats non encore contaminés par l’invasion indésirable de ces « artistes ». Le maître tailleur qui s’était montré si complaisant à l’égard de ces engouements artistico-culturels se vit abandonné et ses clients prirent un abonnement auprès d’un tailleur viennois renommé.

Niera-t-on que notre maroquinerie soit dans le style de notre époque ? Et nos couverts et nos verres ? Et nos baignoires et nos cuvettes américaines ? Et nos outils et nos machines ? De même que tout — il faut le répéter — absolument tout ce qui n’est pas tombé aux mains des artistes ?

Ces objets sont-ils beaux ? Je ne me pose pas la question. Ils sont dans l’esprit de notre temps et par conséquent justes. Ils ne pouvaient prendre place en aucun autre temps et n’auraient pas non plus convenus à d’autres peuples. Par conséquent ils sont dans le style de notre temps. Et nous, Autrichiens, nous pouvons nous enorgueillir de ne penser qu’aucun pays au monde, à l’exception de l’Angleterre, ne parvient dans ce domaine à une qualité égale.

Je dirai plus. Je déclare sans crainte que mon étui à cigarettes plat, légèrement incurvé, exactement usiné me paraît beau, qu’il me donne un intime sentiment de satisfaction esthétique, alors que l’étui fabriqué par un atelier qui se rattache au Werkbund (d’après un projet du professeur Untel) me semble affreux. Et je ne considère pas comme un gentleman le monsieur qui tient à la main une canne à poignée d’argent sortant d’une telle manufacture.

Les objets qui, dans les pays civilisés, sont fabriqués dans le style de notre temps ce style que le Deutscher Werkbund s’applique à chercher représentent environ quatre-vingt-dix pour cent de la production totale. Dix pour cent — il faut y faire entrer la menuiserie — ont été perdus à cause des artistes. Il s’agit assurément de regagner ces dix pour cent. Pour cela il suffit de sentir et de penser dans le style de notre époque, le reste se fera tout seul. Pour les hommes modernes on peut paraphraser le mot de Hans Sachs, dans l’opéra de Wagner : « Le temps chanta pour eux ».

Il y a dix ans, en même temps qu’il travaillait au Café Museum, Josef Hoffmann, qui représentait le Deutscher Werkbund à Vienne, réalisa l’installation intérieure du magasin de vente de la fabrique de bougies Apollo située am Hof. On loua cette œuvre comme une expression de notre temps. Personne ne le dirait plus de nos jours. Il a suffi de dix ans pour nous montrer que c’était une erreur. Et dans dix ans on s’apercevra en toute clarté que les travaux qui, aujourd’hui, vont dans la même direction n’ont rien de commun avec le style de ce temps. Certes, depuis le Café Museum, Hoffmann a renoncé au bois découpé et s’est rapproché de mes conceptions en ce qui concerne la construction. Mais aujourd’hui encore il croit pouvoir enjoliver ses meubles avec des vernis insolites, des moulures et des marqueteries. L’homme moderne, toutefois, tient une physionomie sans tatouage pour plus belle qu’un visage tatoué, ce tatouage fût-il l’œuvre de Michel-Ange lui-même.

Pour trouver le style de notre temps, il est nécessaire d’être un homme moderne. Mais les hommes qui cherchent à changer les choses qui sont déjà dans le style de notre temps ou qui aimeraient les remplacer par d’autres formes — je pense par exemple aux couverts de table — montrent qu’ils ne connaissent pas réellement le style de notre époque. Ils le chercheront en vain.

Et surtout l’homme moderne ressent l’amalgame de l’art et des objets d’usage comme la plus grande humiliation qu’on puisse infliger à l’art. Goethe était un homme moderne. Puisqu’il est cité sur le mur de l’exposition d’art, avec Bacon, Ruskin et le roi Salomon, je regrette que ce ne soit pas par cette parole qui se rapporte directement à la question que je viens de traiter : « L’art qui dans l’antiquité ordonnait l’espace, qui pour le chrétien arrondissait en voûtes le ciel des églises, s’abaisse à présent à la décoration des étuis et des bracelets. Ces temps sont plus mauvais qu’on ne pense. »