La Septième Fonction du langage : qui a tué Roland Barthes ? – Laurent Binet

Design Luminy roland-barthes La Septième Fonction du langage : qui a tué Roland Barthes ? - Laurent Binet Textes  Sémiologie Sausssure Roland Barthes   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-arts

Design Luminy 117705241-184x300 La Septième Fonction du langage : qui a tué Roland Barthes ? - Laurent Binet Textes  Sémiologie Sausssure Roland Barthes   Design Marseille Enseignement Luminy Master Licence DNAP+Design DNA+Design DNSEP+Design Beaux-artsLaurent BINET, La Septième Fonction du langage : qui a tué Roland Barthes ?, Grasset, Paris, 2015, pages 44 – 49

(…)

« Que savez-vous de la sémiologie ?

— Euh, c’est l’étude de la vie des signes au sein de la vie sociale ? »

Bayard repense à son Roland-Barthes sans peine. Il serre les dents.

« Et en français ?

— Mais… c’est la définition de Saussure… — Ce Chaussure, il connaît Barthes ?

— Euh, non, il est mort, c’est l’inventeur de la sémiologie.

— Hm, je vois. »

Mais Bayard ne voit rien du tout. Les deux hommes traversent la cafétéria. C’est une espèce de hangar dévasté saturé par des odeurs de merguez, de crêpes et d’herbe. Un grand type dégingandé en bottes de lézard mauve est debout sur une table. La clope au bec, une bière à la main, il harangue des jeunes qui l’écoutent, les yeux brillants. Vu que Simon Herzog n’a pas de bureau, il invite Bayard à s’asseoir et, machinalement, lui offre une cigarette. Bayard refuse, sort une gitane et reprend :

« Concrètement, ça sert à quoi, cette… science ? — Eh bien, euh… à comprendre le réel ? » Bayard grimace imperceptiblement.

« C’est-à-dire ? »

Le jeune thésard prend quelques secondes pour réfléchir. Il jauge la capacité d’abstraction de son interlocuteur,

manifestement limitée, pour adapter sa réponse en fonction, sans quoi ils vont tourner en rond pendant des heures.

« En fait, c’est simple, il y a des tas de choses dans notre environnement qui ont, euh, une fonction d’usage. Vous voyez ? »

Silence hostile de son interlocuteur. À l’autre bout de la salle, le type aux bottes de lézard mauve raconte à ses jeunes disciples la grande geste de 68 qui, dans sa bouche, ressemble à un mélange de Mad Max et de Woodstock. Simon Herzog essaie de simplifier au maximum : « Une chaise sert à s’asseoir, une table à manger dessus, un bureau à travailler, un vêtement à tenir chaud, et cætera. D’accord ? »

Silence glacial. Il continue :

« Sauf qu’en plus de/leur fonction d’us… de leur utilité, ces objets sont également dotés d’une valeur symbolique… comme s’ils étaient doués de parole, si vous voulez : ils nous disent des choses. Cette chaise, par exemple, sur laquelle vous êtes assis, avec son degré zéro du design, son mauvais bois vernis et son armature rouillée, nous dit que nous sommes dans une collectivité qui n’a aucun souci de confort ni d’esthétique et qui n’a pas d’argent. Ajoutées à cela, ces odeurs mélangées de mauvaise cantine et de cannabis nous confirment que nous sommes dans un lieu universitaire. De la même manière, votre façon de vous habiller signale votre profession : vous portez un costume, ce qui trahit un emploi de cadre, mais vos vêtements sont bon marché, ce qui implique un salaire modeste et/ou une absence d’intérêt pour votre apparence, vous faites donc un métier où la présentation ne compte pas, ou peu. Vos chaussures sont très abîmées, alors que vous êtes venu en voiture, cela signifie que vous ne restez pas derrière un bureau mais que vous faites un travail de terrain. Un cadre qui sort de son bureau a toutes les chances d’être affecté à un travail d’inspection.

— Hm, je vois, dit Bayard. (Long silence pendant lequel Simon Herzog peut entendre l’homme en bottes de lézard mauve raconter à son auditoire fasciné comment, à l’époque où il était à la tête de la Fraction Armée Spinoziste, il a vaincu les Jeunes Hégéliens.) Ceci dit je sais où je suis, c’est écrit « Université de Vincennes-Paris 8 » à l’entrée. Et il y a aussi marqué « Police » en gros sur la carte tricolore que je vous ai montré quand je vous ai abordé à la fin de votre cours, donc je ne comprends toujours pas très bien où vous voulez en venir. »

Simon Herzog commence à transpirer. Cette conversation lui rappelle des souvenirs douloureux d’oraux d’examen. Ne pas paniquer, se concentrer, ne pas se focaliser sur les secondes qui s’égrènent dans le silence, ignorer l’air faussement benoît de l’examinateur sadique qui jouit intérieurement de sa supériorité institutionnelle et de la souffrance qu’il inflige parce qu’il l’a subie, lui aussi, dans le passé. Le jeune thésard réfléchit vite, observe attentivement l’homme qu’il a en face de lui, procède méthodiquement, étape par étape, comme on lui a appris et, lorsqu’il se sent prêt, laisse encore passer quelques secondes, puis dit :

« Vous avez fait la guerre d’Algérie, vous avez été marié deux fois, vous êtes séparé de votre deuxième femme, vous avez une fille de moins de vingt ans avec laquelle vos rapports sont difficiles, vous avez voté Giscard aux deux tours de la dernière élection présidentielle et vous le referez l’an prochain, vous avez perdu un coéquipier dans l’exercice de ses fonctions, peut-être par votre faute, en tout cas vous vous le reprochez ou ne vous sentez pas très à l’aise avec ça, mais votre hiérarchie a estimé que votre responsabilité n’était pas engagée. Et vous êtes allé voir le dernier James Bond au cinéma mais vous préférez quand même un bon Maigret à la télé ou les films avec Lino Ventura. »

Très, très long silence. A l’autre bout de la salle, Spinoza réincarné raconte sous les vivats de la foule comment lui et sa bande sont venus à bout du groupe Fourier rose. Bayard murmure d’une voix blanche :

Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Eh bien, c’est très simple ! (Encore un silence mais, cette fois, ménagé par le jeune prof. Bayard ne bronche pas, n’était un léger tressaillement dans les doigts de sa main droite. L’homme aux bottes de lézard mauve entame a cappella une chanson des Rolling Stones.) Lorsque vous êtes venu me voir à la fin du cours, tout à l’heure, dans ma salle de classe, vous vous êtes spontanément placé de manière à ne tourner le dos ni à la porte ni à la fenêtre. Ce n’est pas à l’école de la police qu’on vous apprend ça mais à l’armée. Le fait que ce réflexe vous soit resté signifie que votre expérience militaire ne s’est pas limitée à un service simple mais vous a suffisamment marqué pour que vous en ayez conservé des habitudes inconscientes. Vous avez donc probablement combattu et vous n’êtes pas assez vieux pour avoir fait l’Indochine, donc je pense que vous avez été envoyé en Algérie. Vous êtes dans la police, donc forcément de droite, comme le confirme votre hostilité de principe aux étudiants et aux intellectuels (manifeste depuis le début de notre conversation), mais en tant qu’ancien d’Algérie, vous avez vécu l’indépendance accordée par de Gaulle comme une trahison, en conséquence de quoi vous avez refusé de voter pour Chaban, le candidat gaulliste, et vous êtes trop rationnel (qualité requise par votre métier) pour donner votre voix à un candidat comme Le Pen qui ne pèse rien et n’a strictement aucune chance de jamais figurer au second tour, donc votre vote s’est naturellement reporté sur Giscard. Vous êtes venu seul, ce qui est contraire à toutes les règles de la police française, où les policiers se déplacent toujours au moins par deux, donc vous avez obtenu un régime spécial, une faveur qui n’a pu vous être accordée que pour un motif grave comme la perte d’un coéquipier. Le traumatisme est tel que vous ne supportez plus l’idée d’en avoir un nouveau et vos supérieurs vous ont autorisé à opérer en solo. Comme ça, vous pouvez vous prendre pour Maigret qui, à en juger par votre imperméable, constitue pour vous une référence, inconsciente ou non (le commissaire Moulin, avec son blouson en cuir, est sans doute trop jeune pour que vous puissiez vous identifier et, hum, vous n’avez pas les moyens de vous habiller comme James Bond). Vous portez une alliance à la main droite mais vous avez encore la marque d’un anneau à l’annulaire gauche. Vous avez sans doute voulu éviter une impression de répétition en changeant de main pour le second mariage, afin de conjurer le sort, en quelque sorte. Cela n’a pas suffi, apparemment, puisque votre chemise froissée, à cette heure matinale, atteste que personne ne s’occupe du repassage chez vous ; or, conformément au modèle petit-bourgeois qui est celui de votre milieu socioculturel, votre femme, si elle vivait encore avec vous, ne vous aurait pas laissé sortir avec des vêtements non repassés. »

On pourrait croire que le silence qui suit va durer vingt-quatre heures.

« Et pour ma fille ? »

Le doctorant, faussement modeste, balaie l’air d’un geste de la main :

« Ce serait trop long à expliquer. »

En fait, il s’est laissé emporter par son élan. Il a trouvé qu’ajouter une fille, ça faisait bien dans le tableau.

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