La rose – Bruno Munari

(…) Un de ces objets est la rose. C’est un objet produit à très grande échelle (production en vérité chaotique et désordonnée, dans laquelle tout sens de l’économie a été ignoré) formellement cohérent et de couleur agréable, avec des canaux d’irrigation diffusant la lymphe qui sont calculés et distribués avec une excessive précision, même aux endroits que l’on ne voit pas. Le système nerveux s’observe dans la coupe d’une feuille. Les pétales ont une courbure élégante qui rappelle celles de Pininfarina, tandis que le calice évoque la ligne de Venini en 1935, cependant la clarté de l’arrangement des feuilles et leur organisation rationnelle le long de la tige ne sont pas des éléments suffisamment intéressants pour le qualifier d’objet dont l’usage est étendu. 

Comment un consommateur dont les goûts ne sont pas encore définis peut-il apprécier un tel objet ? Et quelle est la raison de ces épines ? 

Peut-être donnent-elles une certaine touche de suspens, ou alors, est-ce pour marquer le contraste entre la douceur du parfum et l’agressivité de ces griffes ? Dans ce cas, un tel contraste ne peut être apprécié des classes de consommateurs aux goûts non qualifiés. 

C’est donc un objet inutile pour l’homme. Un objet fait uniquement pour le regard, et tout au mieux, pour l’odorat, un objet qui tout simplement, ne peut pas se justifier. Un objet qui invite le travailleur à rêvasser, un objet qui peut presque être qualifié d’immoral. 

Il faut considérer comme positif qu’un tel objet ne puisse trouver facilement un marché, et encore moins un marché étendu. Quel revendeur voudra prendre en charge la difficile tâche de convaincre les consommateurs éventuels, à chaque fois depuis le début, de l’intérêt d’un tel objet dont les seuls usages sont de le regarder et de le sentir ? C’est également important de rappeler ici que l’objet en question est fragile, de courte durée, délicat, sensible au moindre courant d’air ou changement soudain de température, ne peut être mis dans la main d’un enfant à cause de ses épines, doit être manipulé avec précaution, est cher, et doit se conserver en immergeant sa partie basse dans de l’eau, eau qui doit être changée tous les jours. 

Cet objet, en plus d’être complètement inutile, est compliqué à utiliser. 

Bruno Munari 

Good Design, coraini editore, 1963 

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