Isabelle Da Costa : Vous m’avez dit qu’il existait deux versions de cette maison, dont une première version avec des coques monoblocs — première version qui n’était possible que si vous aviez conservé vos ateliers. Ayant quitté vos ateliers, vous avez imaginé une autre façon de construire.

Jean Prouvé : Il y a eu effectivement deux projets. Je regrette le premier. Je vous expliquerai tout à l’heure pourquoi. Parlons d’abord du plan de la maison. Pourquoi différentes largeurs dans la maison ? Cela dépend des fonctions à remplir. J’ai voulu faire une maison avec un grand volume, celui dans lequel nous nous trouvons maintenant. Pourquoi ? Parce que j’ai une grande famille, avec beaucoup d’enfants, que nous sommes des gens très sociables et recevons souvent du monde. Parce que les enfants font de la musique, qu’ils font du bruit et ont une vie que j’assimile à la vie d’auberge. J’appelle « auberge » cette salle de réunion avec le feu de cheminée. J’ai reçu ici jusqu’à cinquante architectes de passage et nous avons bavardé pendant une journée entière sans être gênés. Ce grand volume était donc essentiel, et l’orientation conduisait à tout construire vers le sud, ce qui n’est pas forcément une panacée — il faut se méfier. 

Dans une grande famille, il faut des rangements. Ma femme dispose d’un système de vingt-sept mètres de placards qui ont soixante centimètres de profondeur et une hauteur de deux mètres trente. Le plan a été composé entièrement libre avec une modulation d’un mètre, qui n’est pas la modulation recommandée actuellement. Vous savez que le CSTB et les règlements imposent une modulation de trente centimètres. La raison, qui est assez amusante par ailleurs, en est que les matériaux de synthèse (Isorel, Linoléum, moquette, etc.) sont en général vendus par multiple de trente. Alors, aux services officiels du ministère, on a imposé un multiple de trente. C’était un raisonnement aberrant, car ce n’est pas parce que l’on a un matériau d’une certaine largeur qu’on va l’employer selon cette même largeur. Il faut l’encadrer, le monter, le recouvrir derrière, dedans, à l’extérieur, etc. Si j’avais, pour ma maison, adopté quatre-vingt-dix centimètres comme module, ça n’aurait pas marché, car nous avons fait une étude de la chambre minimum. Au moment de la construction, je n’avais plus que trois enfants à la maison. Au départ, nous avions fait quatre chambres d’enfants. Nous avions calculé qu’une chambre d’enfant ne pouvait faire moins de trois mètres sur deux mètres et que la chambre des parents, avec un grand lit, ne pouvait faire moins de trois mètres sur trois mètres. Pourtant, ce sont des dimensions interdites ; on n’a pas le droit de faire une chambre de moins de neuf mètres carrés, qu’elle soit pour un bébé ou qu’elle soit pour des parents. Mais les « tracassiers » ont calculé ça pour que l’on puisse respirer la nuit, pour ne pas être asphyxié ou pour je ne sais quoi. Donc, nous avons adopté des chambres minimum : pour un couple, trois mètres sur trois mètres ; pour un enfant jusqu’à l’âge des études, trois mètres sur deux mètres, c’est-à-dire comprenant un lit normal standardisé, une table bureau, un fauteuil et une bibliothèque — cela suffit, car un enfant qui va au lycée n’a besoin de rien de plus. Si nous avons maintenant une chambre double à l’extrémité gauche de la maison, c’est parce qu’une de mes filles est tisserande. Pour loger le métier à tisser, et parce qu’il n’y avait plus d’enfant dans la pièce, nous avons démonté la cloison qui n’avait aucun rôle structurel.

Design Luminy s-l1600-224x300 La maison de Jean Prouvé (1901-1984) Histoire du design Icônes Références  préfabrication Jean Prouvé  AMC, n° 3, mars 1984