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De la mémoire à l’oubli – Estelle Pierson – Mémoire Dnsep 2020

 La peur d’oublier a été immédiate, c’est la première chose à laquelle j’ai pensé avant même de savoir si j’allais bien. Rapidement, et quotidiennement grâce à ces questions que le neurochirurgien me posait tous les matins au réveil : « Comment t’appelles-tu ? Où sommes-nous ? Quel est le numéro de ta chambre ?… ».

Tout de suite, j’ai ressenti le besoin de retrouver le mécanisme de ma mémoire. De la mémoire à l’oubli, il est primordial de convoquer ces deux notions : la mémoire et l’oubli. Deux notions qui me paraissent intimement liées et non pas à confronter. Puisqu’il y a ce rapport au temps, et surtout l’impact que vont engendrer ces deux phases (mémorisation, effacement). Paradoxalement je ne veux en aucun cas les dissocier. La crainte est là, la peur d’oublier est permanente. Se souvenir de chaque instant me paraît important, pour ne jamais oublier. L’odeur, la couleur, la forme, les mots, tout cela peut faire signe pour la mémoire. Mais plus on essaie de se souvenir en détail plus le souvenir lui-même se transforme, voire s’estompe, pour finir par s’effacer.

Avec mes préoccupations et le réchauffement climatique, aujourd’hui, je me pose la question suivante :

Le paysage ne deviendrait-il, à son tour, une ruine ?

La nature ne deviendrait-elle pas un monument ?

L’image du monde s’est transformée depuis un demi-siècle, l’environnement se métamorphose, les flux de données. Causés la plupart du temps par l’activité humaine : nucléaire, dérèglement climatique… Une pandémie.

D’après quelques estimations de CNRS ou encore de l’Organisation Mondiale pour la Protection de l’Environnement : deux espèces de plantes par ans disparaissent. Sur les 8 millions d’espèces estimées (dont 5,5 millions d’espèces d’insectes) sur la planète, « un demi-million à un million d’espèces devraient être menacées d’extinction, dont beaucoup dans les prochaines décennies ».

Quelle position pour le designer ? :

Responsabiliser l’être humain face à la fragilité de son espèce. C’est donc le rapprochement entre sciences et design, le design et le territoire scientifique. Ce que je trouve assez paradoxal, c’est que je parle de cette peur d’oublier, mais n’est-ce pas l’homme qui engendre sa propre disparition ?

Il est question ici de mettre en relation le paysage, l’architecture et la mémoire. Tout au long je ferai des va-et-vient autour de ces trois notions. Pour cela j’ai besoin de comprendre le concept de mémoire. Mais surtout comprendre la notion de ruine, tant dans l’architecture que dans le paysage.

Depuis toujours, je m’intéresse aux lieux abandonnés ainsi qu’aux vestiges. C’est vraiment quelque chose qui me fascine de par sa beauté et le message véhiculé par ces découvertes. C’est souvent de là que partent mes projets. La vue d’un édifice en ruine ne laisse jamais indifférente. Un phénomène se produit lors de la contemplation d’un lieu abandonné : on se retrouve face à la réalité que toute chose existante en ce monde est fragile et vouée à disparaître, le conduisant à remettre en question sa propre existence.

Face à cette expérience de la perte, le sentiment de mélancolie, peut devenir un étrange plaisir. Cette séduction, provoquée par les ruines, invite aux rêves et à l’imaginaire : que s’est-il passé ici ? Pourquoi ce lieu a-t-il été abandonné ? Que va-t-il devenir ? On devient alors témoin de cet état transitoire que l’on aura eu le privilège d’expérimenter, et qu’on pourra par la suite étudier, questionner et partager.

La réalité architecturale et urbaine dans laquelle nous vivons est un collage d’objets réalisés dans un passé récent ou lointain. Mais hors d’usage, ces ruines sont-elles pour autant inutiles ? Que doit-on en faire : les reconstruire, les conserver ou les laisser disparaître ?

Ruine vient du latin ruina qui signifie chute, écroulement, effondrement.

Mais ce que je trouve pertinent c’est qu’au sens premier ce mot représente le moment de basculement entre ce qui était un bâtiment, un monument et ce qui reste : les décombres. John Ruskin proposait d’envisager la ruine comme les conséquences du basculement, c’est-à-dire amas de matériaux. Une sorte de « vanité » dont l’obsolescence nous rappelle la fin de toute chose, qu’il faut donc laisser aller naturellement vers son destin, sa disparition. C’est le retour du concept qu’est le temps.

Le parallèle est intéressant puisque cette notion d’obsolescence et de temps entre aussi en jeu dans le système de nos mémoires.

N’est-ce pas alors naturel d’oublier ?