Oser l’ornement – Jean NOUVEL
La polémique sur le bien-fondé de l’ornement est dépassée. Personne ne se soucie plus de savoir si un ornement doit impliquer le temps et l’originalité de l’intervention, comme le souhaitait John Ruskin, ou s’il est gaspillage antisocial ou anticulturel, comme le prétendait Adolf Loos. Même et surtout ceux qui refusaient l’ornement l’ont, de fait, employé. Récusant le décorateur, les ajouts indépendants de l’œuvre architecturale, ils ont donné à la couleur, à la matière, au détail constructif, à la nudité même, une valeur ornementale, à tel point que l’œuvre architecturale est parfois devenue un gigantesque ornement. Cet ornement maudit, refusé, calomnié, est toujours bien présent et bien vivant. Il a seulement changé de nature. Le soin apporté aux grecques, aux entrelacs, aux feuilles d’acanthe, aux doucines et autres quarts-de-ronds, ornements conventionnels, s’est transféré aux dessins de coffrages, aux ombres des brise-soleil. Les peintures dorées des plafonds et des encadrements sont devenues des laques aux couleurs primaires reportées sur les structures et les tubulures. La nature de l’objet architectural ayant changé, la nature de l’ornement est devenue différente mais pour autant, ce dernier n’a pas disparu : il a muté.
Chaque école architecturale, chaque écriture architecturale a son niveau d’ornementation caractéristique de sa qualité, et, qu’il s’en défende ou non, le mouvement moderne a parfaitement pillé l’héritage de Kandinsky, Mondrian, Klee… de façon indéniablement ornementale.
Mais, aujourd’hui, une fois encore, l’ornement est en pleine mutation et grande est la tentation de dénoncer les facilités ornementales employées depuis quarante ans. Assez de tuyaux rouges, bleus et jaunes, assez de coffrages bruts et sophistiqués prétendant refléter je ne sais quelle vérité constructive, assez de dépouillement esthétisant interdisant tout usage et appropriation, assez d’ombres savantes et correctes. Ces ornements sont aussi ennuyeux que bon nombre de ceux qui les ont précédés, trop présents, aussi inutiles, presque mièvres et largement aussi creux. Le procès de l’ornement est encore à instruire ; comme cela arrive une ou deux fois par siècle, le cycle est révolu, nous sommes bien encore au jour où l’ennui naît de l’ornement.
Dresser un réquisitoire à partir des multiples exemples fournis par les architectures françaises, en particulier dans les villes nouvelles, serait instructif, mais… négatif. Je préfère essayer d’expliciter ce qu’on peut attendre d’une autre approche ornementale aujourd’hui.
On peut espérer qu’une architecture, au-delà de sa fonction d’usage, exprime une prise de position vis-à-vis d’une culture actuelle. L’architecture n’est pas un fait culturel autonome. Elle est le produit d’une société, d’une civilisation et elle se doit d’être le point de matérialisations et de rencontres de courants créatifs divers, à ce jour, malheureusement, parallèles plus que convergents. Sans être un langage – au sens structural du terme –, l’architecture est perçue comme un ensemble de signes. Elle peut ainsi sensibiliser, évoquer, exprimer.
Le choix de ces signes est lié au concept architectural.
La traduction de ce concept architectural implique une forte cohérence entre toutes les options retenues (implantations, usages, matériaux, espaces et écriture), C’est par la précision de la mise en forme et par la mise en relation du tout au détail que l’architecture peur avoir un pouvoir d’évocation et devenir un fait culturel transcendant.
L’ornement est plus que jamais l’écriture du détail.
Le moyen de mettre en relation des signes nombreux et différents (pour éviter toute ambiguïté, il faut dire que, par écriture du détail, je n’entends pas seulement assumer les transitions de matériaux et préciser les finitions, mais surtout inventer, ajouter, enrichir, décorer). La précision, la profondeur de l’architecture se lit dans cette relation de l’ornement à l’ensemble, dans la signifiance des détails architecturaux face au concept global choisi. L’ornement n’est donc plus l’accessoire, le superflu, le jeu esthétique vide de sens. C’est l’occasion de préciser, d’affirmer, d’affiner une prise de position. C’est l’occasion de la connotation, de la parabole, du symbole. C’est l’adjectif (ou l’adverbe) qui corrige le mot (ou la phrase). C’est la consonance qui crée la poésie. C’est du sens complémentaire. C’est aussi le risque permanent de porter atteinte à l’essentiel, de déqualifier au lieu de qualifier. C’est on cela que la grande architecture se discerne dans l’ornement. C’est en cela qu’on reconnaît sans faillir Aaro, Kahn, Scarpa, Wright…
L’écriture du détail, c’est aussi l’épreuve de la maîtrise de la matière. Conceptualiser un ornement, un détail, est une chose; le réaliser en est une autre. Combien d’architectures ambitieuses s’effondrent après quelques regards aigus, sous quelques petites grimaces mal contrôlées. Orner c’est penser, mais c’est aussi exprimer concrètement sa pensée, et l’on peut se demander si la démission constatée devant l’expressivité de l’architecture n’est pas l’évidence d’une carence créative face à la difficulté du problème posé en termes conceptuels, mais aussi en termes techniques et financiers. L’ornement est l’épreuve la plus difficile, la preuve redoutée. Le symptôme clair. D’où cette question un peu provocante (puisque je crois en connaître la réponse) : la sécheresse du détail, l’oubli de la profondeur architecturale si fréquemment constatés peuvent-ils toujours être justifiés par l’archaïque refus idéologique avec Adolf Loos comme alibi, ou sont-ils simplement un choix réaliste de la politique du moindre mal ou… du moindre effort ?
Si l’on veut que l’architecture sorte de son ghetto culturel,
Si l’on pense que construire un espace de vie n’est pas une triste fatalité réglementaire, financière et technique,
Si l’on appelle de ses vœux l’urbanité des nouveaux quartiers,
Si l’on pense que la culture et l’ennui ne sont pas indissociables, il faut appeler à un renouveau, à une libération de l’expression architecturale.
Il faut demander du spectaculaire, exiger la signifiance du visuel, la mort des tristes académies passéistes et rationalistes,il faut multiplier les signes, réinventer la modernité et retrouver une « santé » architecturale.
Et, avant tout, pour cela, à nouveau, oser l’ornement.
Oser l’ornement est d’abord paru dans Architectures en France, Modernité / Post-modernité, Éditions Centre Georges Pompidou/CCI, 1981.
Jean NOUVEL, Mes Convictions, Flammarion, 2025