Lioubov POPOVA — Les problèmes relatifs à l’introduction des nouvelles méthodes d’enseignement dans notre école artistique
Le problème de l’introduction de méthodes d’enseignement nouvelles est directement lié au bouleversement idéologique qui traverse la production artistique. Cette révolution touche aussi bien les buts et les procédés que les formes artistiques elles-mêmes. La production artistique doit aujourd’hui fournir « une organisation cohérente d’éléments matériels »; elle n’est plus simplement décorative. Cette tendance qui prévalait depuis la Renaissance n’est plus de mise aujourd’hui et ne représente plus rien — ni en tant qu’objet de production, ni même en tant que produit relevant d’une nécessité psychologique et métaphysique.

Notre école a pour mission de former des travailleurs actifs dans le domaine artistique. C’est pourquoi elle se trouve investie de responsabilités importantes, car c’est sur la base des programmes et des méthodes utilisés qu’on pourra donner naissance à un nouveau type de travailleur. Si nous considérons les méthodes existantes sous l’angle que nous venons de définir, nous remarquons que même la méthode objective (qui consiste à analyser les divers éléments formels d’un « art» que nous appelons « discipline ») aboutit finalement à la reconstitution d’éléments formels décoratifs. Toutefois, il est vrai que l’accent est mis sur la forme constructive et que cette forme détermine le nouvel objet à créer. Mais cette mise en relief de l’élément formel n’est qu’un moment transitoire, une tentative pour combler le fossé qui existe entre deux conceptions du monde, un pont que les moins téméraires empruntent pour essayer de passer de l’autre côté et finalement, un frein pour ceux qui ressentent fortement la nécessité de « sauter le pas ».

Ce qu’il faut, ce n’est pas aller à l’élément, mais partir de l’élément lui-même en tant que constituant d’une production donnée. Il ne faut pas viser une synthèse d’éléments élaborés abstraitement, mais penser à l’objet concret de la production à laquelle doit se rapporter la technologie. Si la méthode objective, peut permettre cette approche nouvelle, que dire alors des méthodes et des programmes individualistes, sans parler des méthodes « académiques » ? Ici, le maitre ne cherche qu’une seule chose : inculquer à l’élève, sans aucune méthode définie, sa propre vision des choses, sa façon de les reproduire, sans établir de relation entre les phénomènes artistiques, économiques et sociaux, sans analyser ses objectifs et ses procédés. Cette attitude anachronique aboutit à réduire l’enseignement à une compilation de règles et de canons dépassés, à transformer l’école en un musée des archives où s’entassent non pas des objets, mais des idées et des méthodes.
Afin d’éviter que les forces vives ne se développent en dehors de l’école, comme c’est le plus souvent le cas, l’enseignement ne doit pas transmettre une tradition morte. L’école doit être un organisme vivant capable de s’adapter et de réagir aux exigences de la vie. En ce qui nous concerne, il faut rechercher les moyens de sortir de l’impasse de l’ornementation. Seule une connaissance approfondie de la technologie de notre production nous permettra d’élaborer la méthode de création d’objets utilitaires qui seront les produits d’une mise en forme matérielle organisée.
Texte issu des Archives Inkhouk (« Institut de culture artistique »), Collection privée, Moscou décembre 1921, Publié dans : Natalia ADASKINA et Dimitri SARABIANOV, Lioubov POPOVA, Éditions Philippe SERS, Paris, 1989
